Description historique
Du 19e siècle jusqu’à la fin des années 50, l’architecture des Palais de Justice est une architecture parlante qui utilise le néo-classicisme pour intimider les justiciables. Le style néo-classique se prête à l’exercice par son vocabulaire et ses caractéristiques inhérentes : les colonnes évoquent l’infini, la lumière sommitale fait référence au sacré, le vocabulaire architectural des temples apporte avec lui une forte charge symbolique. A travers cette architecture, l’institution oriente et contrôle les comportements humains. A partir des années 60, le Palais de Justice est délesté de toute charge symbolique pour exprimer plus génériquement la fonction administrative d’un grand équipement public. La construction du Palais de Justice de Lille entre 1958 et 1967 par Jean Willerval et Marcel Spender marque un tournant en s’éloignant des conceptions spatiales et formelles traditionnelles. Quelques années plus tard, l’étude de programmation du nouveau palais de Justice de Nancy aboutit à l’expression du concept de « cité judiciaire ». Celle-ci doit regrouper des services éparpillés dans plusieurs sites ou dans des locaux vétustes afin de rationnaliser le fonctionnement de l’institution et de mutualiser certains services. Le concept renvoie aussi à l’insertion du pouvoir judiciaire dans la ville pour donner une image plus démocratique et proche du citoyen. Pendant trente ans, les nouveaux Palais de Justices vont rompre avec le répertoire formel de représentation d’une Justice immuable et supérieure pour donner l’image d’une institution inscrite dans la modernité, sensible aux évolutions de la société, proche du citoyen. Dans cet effort de renouveau, l’adoption du répertoire de l’Architecture moderne va atténuer la dimension symbolique et le caractère monumental de l’Architecture judiciaire. Le modèle de cité judiciaire est asymétrique, irrégulier, en plan comme en volume. L’exigence symbolique laisse le pas à l’insertion urbaine, la modernisation de l’espace judiciaire avec ses espaces de travail (salles d’audience et bureaux pour le personnel de justice). La cité judiciaire de Nancy Les choix architecturaux des années 70 à 80 vont désacraliser le Palais de Justice. Ainsi, l’édifice qui était un équipement essentiel des centres-villes est édifié en périphérie urbaine, à l’instar de n’importe quel équipement administratif. Par ailleurs, l’autonomie du bâtiment n’est plus de règle : André Wogenscky accole le Palais de Justice de Nanterre à la Préfecture entre 1969 et 1974 ; Guy Lagneau, Michel Weill et Jean Dimitrijevic intègrent les tribunaux d’instance et de grande instance d’Evry dans la cité administrative entre 1966 et 1976. Enfin, cette architecture codifiée perd son modèle typologique. La cité judiciaire de Senlis s’intègre pleinement dans ce renouveau architectural : l’accès au bâtiment se fait de plain-pied, son insertion paysagère est remarquable, l’attention a été porté au bien-être du personnel de la Justice avec des bureaux pourvus de grandes baies donnant sur la nature, l’espace d’accueil et la salle des pas perdus s’organisent autour d’un atrium-jardin qui apporte lumière et vie dans la structure administrative. Ces nouvelles cités judiciaires mettent à mal l’idée d’une institution dominant la ville. Au contraire, les édifices sont généralement clairs, lumineux, ouvert sur la ville et directement accessible au niveau de la rue. La banalisation de l’Architecture va inquiéter le corps judiciaire qui craint que l’affadissement ou l’affaiblissement de l’image de la Justice n’entraînent la disparition de valeur plus profonde comme la crainte de la Loi et ne porte atteinte au fonctionnement de la Justice. Dès les années 1990, le ministère de la Justice abandonne les cités judiciaires pour reconstruire des palais de Justice monumentaux. Patio intérieur du tribunal Un décor signifiant Avant les années 1960, le décor des Palais de Justice dispensait un discours allégorique et symbolique sur les façades extérieures, les murs et les plafonds intérieurs. Dans les cités judiciaires, ce discours est plus rare. Il existe néanmoins et combine œuvres artistiques, textures, lumière, couleur bien qu’il soit alors moins perceptible pour le public. Ainsi, l’entrée monumentale du Palais de Justice de Reims (1983), les tapisseries de celui de Lille, les piliers et dalles-champignons de la salle des pas-perdus d’Evry font référence au chêne de Saint-Louis. A Senlis, le décor est de deux types : les espaces de déambulation (salles des pas perdus et escalier montant aux bureaux des juges) sont ornés d’œuvres faisant référence à la ville de Senlis, les salles d’audience ont un décor qui fait référence à des jugements légendaires. Ainsi, le décor des espaces « publics » de la cité judiciaire contribue à intégrer le tribunal dans son environnement urbain et quotidien comme dans n’importe quel équipement public ou espace de travail : les vues de Senlis servent de toiles de fond au « Concert à Saint-Frambourg » et à la « Légende des trois colombes », référence à la colombe de Noé, qui chercha la paix pendant de nombreux siècles après le déluge. Seuls les « espaces spécialisés », ceux où l’on rend la Justice abordent des thèmes qui replace l’institution dans une symbolique forte en convoquant des « jugements » antiques au destin funeste : celui de Pâris qui entraîna la guerre de Troie, et le concours entre Apollon et Marsyas qui s’acheva par la mise à mort de Marsyas et symbolise selon Nietzsche la lutte entre les influences apolliniennes et dionysiaques de l’Homme.