Commentaire descriptif de l'édifice
Le Palais de Justice de Lille rompt de manière radicale avec le modèle néoclassique de ce type d'édifice pour proposer un modèle inédit de "tour-socle", dont les exemples vont se développer en France et à l'international à la même période. Seule la présence de l'entrée monumentale et la colonnade de la salle des pas perdus constituent toutefois encore des citations d'éléments de l'architecture judiciaire néoclassique. Ce Palais de Justice est situé dans le quartier ancien de la ville, dit du Vieux-Lille, à proximité de l’hospice Comtesse. Il est implanté sur un terrain en légère déclivité vers l’ancien canal de la Basse-Deûle. Cette situation explique le décalage de niveau qui existe entre le rez-de-chaussée, désigné "bas" sur les plans, vers l’avenue du Peuple-Belge et le soubassement correspondant vers la rue du Palais-de-Justice.L'ensemble est composé d'un vaste corps de bâtiments, délimitant un quadrilatère irrégulier, comportant trois niveaux d'élévation. Il assure le rôle de socle à une tour de neuf étages, haute d’environ soixante-cinq mètres, implantée perpendiculairement à l'avenue du Peuple-Belge. D'emblée, les deux volumes architecturaux distinguent les fonctions : une partie est consacrée à l'accueil du public avec les vastes espaces de circulation, l'accueil, la salle des pas perdus, les salles d'audiences ; une autre partie abrite les bureaux, les services du parquet, les greffes civiles et correctionnels ainsi que l'état-civil.Le bâtiment-socleToutes les façades du socle sont alignées sur les limites de l'îlot-parcelle qui s’étend sur une superficie de 5 000 m2. Sous cet ensemble se développent trois niveaux de sous-sol qui accueillent les archives ainsi que des parkings. L’entrée principale se situe avenue du Peuple-Belge. Elle est marquée par un auvent monumental en aluminium soutenu par deux poteaux en fonte posés sur deux semelles pavées légèrement surélevées. L’ossature générale est en béton armé recouvert de dalles parallélépipédiques de "Schokbeton", disposés en V qui assurent une animation et un volume aux façades, dans une égalité de traitement. Le premier niveau, qui sert de soubassement, est éclairé en partie supérieure d’une bande vitrée.À l’intérieur, le hall d’accueil permet la distribution des espaces du socle et donne accès à la tour. Les escaliers permettent également l’accès aux neuf salles d’audiences réparties sur les différents niveaux et à la monumentale salle des pas perdus. Ce vaste hall est scandé de huit piliers massifs en béton strié, brut de décoffrage, couronnés de chapiteaux lotiformes stylisés qui se prolongent dans le plafond à caissons en béton où sont logés les luminaires. Les corps de bâtiments situés au sud s'organisent autour d'un patio occupé par un jardin, tandis qu'au nord, les différents corps de bâtiments entourent une cour ouverte plus petite. Ce bâtiment bas est surmonté par un toit-terrasse recouvert de graviers noirs et blancs qui dessinent des formes géométriques, que l’on retrouve de manière similaire sur le bâtiment de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie de Cambrai. Les salles d’audiences du tribunal, quelles que soient leurs tailles, illustrent une volonté recherchée de synthèse des arts et une forme de sanctuarisation de l’espace judiciaire. Cette recherche est particulièrement évidente dans la grande salle du Tribunal de Grande Instance. Cette dernière se distingue à plus d’un titre des autres salles d’audiences, à commencer par son implantation unique au premier sous-sol. Son plan en losange, l’emplacement du puits de lumière qui prend le jour sur le patio, le jeu de caissons triangulaires du plafond ainsi que l’usage du béton brut et du bois, sont autant d’éléments qui participent d’une scénographie. Dès l’entrée, celle-ci fait converger le regard vers l’estrade des juges et le pupitre des témoins. Cette mise en scène, qui peut être comparée aux préconisations contemporaines de Vatican II pour les aménagements religieux, est ici inédite pour un espace judicaire et confère à l’ensemble un caractère sacré.La petite salle d’audience du tribunal d’instance est aussi éclairée par un puit de lumière ouvert sur la courette nord. La tapisserie accrochée derrière le mur de fond de la salle, derrière l’estrade des juges, illustre un poème d’Apollinaire D’étoile dans les soirs tremblants, d'après un carton de Michel Degand.Les cinq autres salles d’audience situées au rez-de-chaussée sont identiques. Elles s’élèvent sur trois niveaux. Elles sont ornées chacune d’une tapisserie monumentale qui participe à la recherche de solennité des lieux. Ces œuvres sont réalisées par Jean Bazaine, Emile Gilioli, Mario Prassinos et Raoul Ubac. Le rez-de-chaussée haut compte une autre salle d’audience placée dans l’aile sud-ouest du bâtiment bas, celle du tribunal de commerce. De plus petite dimension, elle a également conservé son mobilier ainsi que la tapisserie réalisée par André Beaudin, intitulée L’eau stagnante et des feuilles brillantes fleuries, claires blanches, pâles. Au premier étage du bâtiment bas entourant le patio, ont été placés les bureaux du tribunal pour enfants dont la salle d’audience est logée à l’angle sud-ouest. La configuration en hémicycle et le thème de la tapisserie, Les châteaux de sable de Michel Tourlière, en relation avec le public jugé, la distinguent des autres tribunaux. Au même niveau, donnant sur l’avenue du Peuple-Belge, le bureau du président du tribunal, orné d’une tapisserie d’Henri Guérin, L’arbre vivant, est annoncé par un espace d’attente aménagé dans la mezzanine ouest donnant sur la salle des pas perdus. Le deuxième étage du bâtiment bas accueille la neuvième salle d’audience, initialement prévue pour le tribunal de sécurité sociale, et dont la tapisserie réalisée par Yves Millecamps, Espérance, orne le mur sud. Des bureaux, à l’origine attribués aux services du tribunal pour enfants, occupent les ailes entourant le patio.La salle des pas perdus, située au rez-de-chaussée haut, est traitée de manière monumentale, sans doute pour impressionner le justiciable. Les ressorts de la mise en scène reposent sur la longueur et la hauteur de la salle qui se déploie sur deux niveaux, ainsi que sur le contraste du traitement de ses parois. Une vaste baie vitrée, ouvrant sur le patio et sa sculpture carrelée, fait face à un haut-relief de Philippe Scrive. L’œuvre est constituée de blocs de béton moulés, accrochés à une armature métallique dont la découpe au niveau des salles d’audience évoque une guillotine. Elle couvre une surface de 9,50 m sur 60 m. À l’irrégularité de son agencement s’oppose la rigueur géométrique du plafond à caissons, soutenu par deux rangées de poteaux en béton. Les deux niveaux de mezzanine servent autant d’espace de circulation que de balcon donnant sur la salle des pas perdus et son "spectacle" quotidien.La tourPosée sur le socle, la tour de neuf étages aux façades légèrement convexes lance ses lignes verticales de béton recouverts de "Schokbeton". Elles alternent avec d’étroites fentes vitrées. L’ensemble forme un signal visuel fort, qui évoque une tour fortifiée par un couronnement en crénelage. Cette partie est desservie par deux escaliers en béton situés aux extrémités est et ouest ainsi que par un ensemble d'ascenseurs. À leur sortie, des bornes d’accueil circulaires en béton, conçues, à l’origine, pour orienter l’usager, ont perdu leur fonction mais sont toujours en place. Il en est de même pour les banquettes en béton et bois, ainsi que les placards d'origine qui ont également été conservés. Un large couloir central, délimité par des murs de refend en béton, répartit les espaces de travail séparés par des cloisons. Cette organisation est dupliquée à tous les niveaux, à l'exception du treizième étage, reconverti postérieurement en salle de restauration collective. Au sixième niveau, le bureau du procureur est orné d'une tapisserie d'Henri Guérin intitulée Bruissement de la nature.Enfin, les parties techniques (chaufferie, tour de réfrigération, machinerie ascenseur) sont regroupées dans un volume qui occupe le centre du toit-terrasse de la tour.