Description historique
En 1845, la société franco-britannique Lebaudy, Peter & Cie lance la construction, à Petit-Quevilly, d’une filature de lin exceptionnelle par sa taille, son traitement architectural, sa modernité constructive… Le maître d’œuvre de ce chef-d’œuvre de l’architecture industrielle est l’ingénieur écossais, William Fairbairn (compatriote de John Peter). La réalisation des travaux est déléguée aux architectes rouennais Léon Ohnet et Félix-André Caban qui interviennent sur le dessin des façades (et pour construction de bâtiments annexes) et à l’entreprise de maçonnerie Verdin Frères. Les poutres et poteaux en fonte utilisés pour l’ossature de la filature proviennent de la fonderie Rowcliff également implantée au Petit-Quevilly, les éléments de la charpente métallique étant fournis par l’entreprise Henri Debergue. L’usine est donc, du point de vue de la maitrise d'ouvrage et de la maitrise d'œuvre, un pur produit du génie britannique. L’investissement engagé pour la construction et pour son équipement moderne de l'usine atteint 5,1 MF. Une somme considérable pour l’époque ! Elle utilise notamment des métiers à filer le lin à l’eau et à sec nouvellement mis au point par Pierre-André Decoster. A son démarrage, l’usine totalise 12 316 broches, dont 10 500 à l’eau et 1 816 à sec. Tout le parc de des machines est entrainé par 4 machines à vapeur de 240 ch. L’usine est d’emblée baptisée La Foudre qui à l’origine le nom d’un remorqueur naufragé en Seine, dont une des chaudières sauvée du naufrage est rachetée par la société.Dès son inauguration en 1847, la Foudre exerce une véritable fascination sur ses contemporains. Dans un article publié en 1863 dans la revue Les grandes usines, le journaliste scientifique Julien Turgan décrit la Foudre comme « la filature la plus considérable des contrées de l’Ouest de la France et l’une des plus remarquables par la perfection de son outillage ». Par sa modernité, l’usine s'impose, selon lui, comme " un monument essentiellement contemporain… représentatif du milieu du XIXe siècle comme le Parthénon l'est de la Grèce antique et l’Alhambra de l’Espagne Mauresque ". Près de vingt ans plus tard, en 1885, Guy de Maupassant, dans son roman Bel-Ami décrit avec lyrisme la cheminée de la foudre « aussi haute que la pyramide de Chéops… semblait la reine du peuple travailleur et fumant des usines ».La faillite de la Caisse Générale du Commerce et de l’Industrie, l'une des premières banques françaises pour le crédit à long terme aux entreprises entraine la liquidation de la société Lebaudy, Peter et Cie en mars 1849, moins de deux ans après la mise en activité de la Foudre. L’usine avec son équipement est mise aux enchères et vendue un million soit 1/5e de l’investissement initial. Le nouvel exploitant est la société textile lilloise Scrive frères. En 1859, la crise du lin est fatale à l’entreprise et la Foudre est à nouveau mise en vente. L’usine est alors rachetée par Pouyer-Quertier, grand industriel de la vallée de l’Andelle et homme politique (député puis ministre des finances en 1871), pour à peine 500 000 F. La Foudre dédiée jusqu’alors au travail du lin est reconvertie dans celui du coton. Avec cette réorientation cotonnière, la Foudre connaît un développement prodigieux. L’activité, centrée d’abord sur la filature, est étendue au tissage. Dans la filature proprement-dite tous les niveaux servent d’ateliers et abritent des batteurs, des ouvreuses Platt (constructeur anglais), des cardeuses, des métiers à filer self-acting, des retordeuses…, y compris les combles où la lumière pénètre par 80 tabatières installées en toiture.En 1863, la filature compte des métiers self-acting totalisant 36 000 broches. Sa production est alors de 1 200 tonnes de fil de coton par an. Elle emploie pour cela 700 ouvriers, des femmes et enfants pour l’essentiel car comme l’écrit Julien Turgan « il n’est pas besoin d’autre force physique dans ces ateliers, si bien aérés, si également chauffés, ou tout se meut et tourne tout seul sans que les ouvriers aient autre chose à faire qu’à surveiller leurs métiers, renouer les fils cassés, renouveler leurs bobines épuisées. ». En 1868, l'usine dispose de 106 000 broches et de 175 métiers à tisser.En 1883 est constituée la S. A. Des Filatures et Tissages Pouyer Quertier. Pour développer l'activité de tissage, de vastes ateliers en shed, des entrepôts et magasins sont bâtis autour de la grande filature sur les 3 ha de terrain disponible. L'usine est alors au plus fort de son activité. Son équipement totalise 54 000 broches pour le filage, 330 métiers à tisser et nécessite l'énergie de 5 machines à vapeur d’une force effective de 500 cv provenant des ateliers Powell établis à Rouen mais d’origine anglaise. La plupart des machines proviennent du constructeur anglais Platt Brothers & Co, de la société alsacienne Schlumberger et du constructeur rouennais Thouroude-Danguy. Le coton utilisé dans l’usine provient essentiellement d’Amérique du Nord et arrive par bateau à Rouen. Son effectif attient près de 1000 ouvriers. Durant les années 1890, pour faire face aux besoins énergétiques de ses ateliers de filature et tissage, l’usine est équipée de 5 nouvelles chaudières de marque Babcock & Wilcox. Elles entrainent alors 6 machines à vapeur à balancier. La salle des machines affectée à la filature est réédifiée en 1893 (date portée sur son fronton Sud).Le destin cotonnier de la Foudre perdure jusqu’à la crise de 1929 qui entraine la faillite de la société anonyme Pouyer-Quertier et la fermeture définitive de l’usine en 1932.En 1938, l’Armée prend possession du site et l’usine devient la caserne Tallandier. Affectée en 1976 à l’Etablissement Régional du Matériel de l’Armée de Terre la caserne est transformée en lieu de stockage de matériel militaire. Ces réutilisations successives n’entrainent pas de transformations irréversibles sur la grande filature (cloisonnement des espaces intérieurs, modification des baies du rez-de-chaussée), hormis la destruction de la charpente d'origine à la suite d'un incendie accidentel déclaré dans les combles. A l'inverse, certains ateliers en sheds sont détruits pour dégager une vaste esplanade devant l’ancienne filature. L'Armée abandonne le site en 1999, laissant vacant au cœur de la ville de Petit-Quevilly et de la rive gauche rouennaise un vaste terrain de 3,5 ha. En 2001, le ministère des Armées cède le site aux collectivités locales qui envisagent de mettre en œuvre sur l’emprise de l’ancienne usine un grand projet de développement urbain conciliant des constructions neuves et la valorisation du patrimoine existant à savoir : la filature proprement-dite et la salle des machines attenante, toutes deux inscrites à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en avril 2003, tous les autres bâtiments industriels ayant été détruits.