Historique
Lors de la vente aux enchères du fonds René Char de Madame Anne Favre-Reinbold, tenue à Drouot le 5 décembre 2007, le Musée-Bibliothèque François Pétrarque n’a pas pu acquérir les pièces souhaitées. En prenant directement contact avec le vendeur, nous avons acquis en décembre 2007 une photographie représentant les Curel père et fils, les « Transparents », amis de René Char. Aujourd’hui, Madame Favre-Reinbold accepte de nous vendre directement le manuscrit Marques pour un retour amont. Marques pour un retour amont se présente sous la forme d’un cahier de soixante et douze pages non reliées. Trente-trois photographies sont annotées de la main de René Char qui a indiqué pour chacune son lieu de prise de vue et le poème qu’elle « marque ». Deux autres versions de ce document existent. La première se trouve à la B.N.F. dans le fonds Pierre-André Benoit. L’éditeur d’Alès a pris vingt-neuf clichés, trois autres étant du photographe l’Islois Jacques Irisson et le dernier d’Anne Favre-Reinbold elle-même. La deuxième version a été mise à la vente en décembre 2007, elle est très sensiblement différente du présent exemplaire : plus petite, elle était destinée à être publiée chez Gallimard, ce qui ne se fit jamais. Enfin, l’exemplaire que nous propose Madame Anne Favre-Reinbold est un document de travail laissé en l’état par René Char après qu’il eut réalisé celui destiné à Pierre-André Benoit. Les nombreuses modifications, particulièrement visibles sur la couverture où trois titres se succèdent dont deux biffés -Les marches pour un Retour amont, puis Marques pour un retour amont et, inversé sur l’autre moitié de la feuille le titre conservé Marques pour un retour amont (1963-1965)- en témoignent. Sur la dernière page est portée une justification, « tiré à 2/2 », l’exemplaire 1/2 étant celui de Pierre-André Benoit. Les photographies de Marques pour un retour amont ont été réalisées par Pierre-André Benoit à la demande de René Char ainsi que l'indique une lettre du 2 février 1966 à son éditeur, citée par Antoine Coron dans le catalogue de l’exposition Char organisée à la B.N.F. en 2007 : « … réunir des photos des lieux qui sont nommés dans Retour amont et de ceux auxquels il est fait allusion. Cela constituerait un dossier rigoureux à présent que nous savons qu’une montagne peut mourir comme une personne ». Pierre-André Benoit commença son travail dès le mois de mars 1966. Les « marques » sont autant de repères visuels des lieux de mémoire chers à René Char : au poème Lutteurs est associée une photographie des Busclats, propriété qu’il vient d’acquérir à L’Isle-sur-la-Sorgue, sur la route de Saumane ; la Fontaine-de-Vaucluse vue de cette même route est associée à Tracé sur le gouffre ; aux Dentelles de Montmirail, Déshérence. Le milieu des années 1960 est caractérisé par une violente accélération des changements physiques dans le paysage coutumier du Vaucluse : l’urbanisation va croissant, recouvrant les ruisseaux et détruisant les paysages. Ces modifications font écho à une angoisse plus sourde chez René Char : sa sœur aînée Julia est décédée en 1965, peu avant la publication de Retour amont, après des années de démence que le poète redoute de voir s’abattre sur lui également. Trois clichés se distinguent de cette géographie poétique propre à René Char. Le premier est précisément un portrait de Julia peint par Hierle et associé au poème Faim rouge. C’était la soeur préférée de René Char et sa disparition marque une rupture définitive avec le reste de sa fratrie. Le deuxième est un portrait de Giacometti « peu avant sa mort », pris à Saint-Paul-de-Vence : René Char rend hommage à son ami décédé un mois à peine après la publication du recueil Retour amont qu’il a illustré. Enfin, associé à Justesse de Georges de La Tour, un cliché représente une partie de la foule rassemblée à Fontaine-de-Vaucluse, à l’initiative de René Char, contre l’installation de fusées atomiques sur le plateau d’Albion. René Char a publié Provence point oméga dans le but d’infléchir la décision, écrivant à André Malraux pour l’en convaincre, en vain. En 1930, René Char avait choisi d’enluminer Le Tombeau des secrets de photographies de Vauclusiens ayant marqué son enfance. C’est le seul et unique recueil publié qui soit orné de représentations photographiques. Pour les autres recueils enluminés, René Char a préféré la peinture ou le dessin de ses « Alliés substantiels » : Georges Braque, Joan Miró ou Nicolas de Staël... Lorsque Retour amont paraît en décembre 1965, c’est Alberto Giacometti qui en a réalisé les gravures. Rappelons que le Musée-Bibliothèque François Pétrarque possède un fonds patrimonial consacré à René Char comprenant près de 130 pièces auxquelles il faut ajouter les oeuvres de ses « Alliés substantiels ». Il s’y trouve deux éditions originales de Retour amont dont celle illustrée par Alberto Giacometti. Marques pour retour amont, par sa nature de document de travail, éclaire d’un jour nouveau ces poèmes comme l’Arrière-histoire du Poème pulvérisé le fit pour Poème pulvérisé avant cela à cette différence majeure que les Marques ne furent jamais publiées et n’existent qu’en trois exemplaires.