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Le visage donne à l'univers son identité, en coïncidence avec le temps vécu. Un portraitiste comme Mohror, photographe et peintre, interroge l'un à travers l'autre : le sacré est la bordure d'enfant entre le gouffre des signes et la parole faite regard. Tout ce que le siècle défunt compta d'artistes authentiques -par l'oeil, la main et l'oreille- sera fixé dans la chambre noire, méditative, où l'empreinte argentique pérennise l'essentielle fragilité de l'instant. Au fond du visage, Mohror ausculte cet adieu continu au monde dont tout art avive le mystère. La peinture sur verre advient comme un prolongement, une fois traversé le miroir, une prorogation spéculaire grâce à laquelle le fond de l'oeil révèle l'envers abyssal du masque : tout est signe dans l'aveugle, tout est mémoire éblouie. Peindre à l'envers, sans repeints donc, sans jamais occulter la touche première, oblige à penser le fonds telle une disparition continue, cosmos enveloppant de sa nuit progressive les phosphènes du jour. Regard et parole tissent en communauté l'absence multiple dont nous sommes, humains, la légende simplifiée. Le visage, cette mise au point sur l'infini, ouvre alors à toutes les digressions inventives. Ces lunettes peintes en sont une, des plus oniriques, avec une belle ampliation de la métaphore -du regardant/regardé, du voyeur revoilé et découvert à l'endroit de son manquement, de l'aveugle escamoté en oeuvre d'art. Les lunettes ici montrent ce qu'elles cachent par révélation ultime, quand la peinture semble une projection soudain détournée (et obturée), dans le support. Fait pour accentuer et protéger la vision, voire la dissimuler, ce dernier devenu objet d'art ne cesse de questionner notre rapport duel à l'image. Les deux hémisphères cérébraux reçoivent assurément des agencements subjectifs disparates mais fondus dans la perspective pour donner, sporadique et fatal, le sentiment du réel. Argus et le cyclope échangent à tout moment un feuilletage d'impressions lié à la mémoire comme à l'univoque lumière. Mohror peint à l'envers les polarités subverties de l'esprit : les signes et les figures adviennent d'un au-delà -comme les songes de l'abîme chaque fois soulevés- qui seraient bien l'avers perdu. Revêtus de ces peintures, tout mannequin deviendrait un Golem. On peut les contempler au hasard d'une table, surpris par le reflet d'on ne sait quel tableau souverain au fond d'un miroir qui les rassembleraient toutes. Mohror, le portraitiste de l'intériorité abstraite, nous regarde en Janus, un oeil retourné dans le crâne, l'autre en mille visages épars. Hubert HADDAD