Description historique
Une brasserie, profitant de l'eau du Sauron, est attestée au Moulinot au tout début du 19e siècle (1804). Elle correspond peut-être à la maison (E 348) de François Xavier Routhier figurée sur le plan cadastral de 1816, accolée au battoir à écorces (E 349) du tanneur Pierre Joseph Bidal. Ce battoir avait été construit sur un terrain communal concédé le 31 décembre 1790, sur lequel s'était peut-être élevé autrefois un moulin appelé le Moulin dessous. Ces constructions sont acquises (la maison avant 1830 et le battoir en 1838), avec la ferme de Jean Jacques Tournier (E 345), par François Philippe Chopard (1788-1853), tailleur de pierre (qui sera maire de Morteau en 1840), et son petit-cousin François Alexis Singier (1793-1872), notaire (et maire en 1828). Tous deux substituent en 1833 à la maison une brasserie, rapidement dirigée par François Alphonse Chopard (1817-1846), fils de François Philippe. A son décès prématuré en 1846, il est remplacé par ses frères : Eugène (Pierre Eugène, 1820-1881), horloger à La Chaux-de-Fonds (Suisse), qui s'associe avec Alexis (Alexis Ferdinand, 1828-1891), futur banquier, pour former en 1848 la société Chopard Frères. D'après la matrice cadastrale, deux corps de bâtiment sont édifiés vers 1859 et 1867. Peut-être l'un d'eux est-il en relation avec la demande présentée en 1840 par François Philippe pour être autorisé à établir une roue hydraulique destinée de moudre le malt (à l'extrémité de l'ancien battoir) et à prélever l'eau nécessaire au lavage des cuves et autres tonneaux de la brasserie. Cette autorisation a été obtenue en 1854 et une visite des lieux, en 1867, atteste la présence d'une roue en-dessus de 4 m de diamètre, alimentée par une conduite en fonte et poterie, qui entraîne "un moulin à écraser l'orge destinée à la confection de la bière". Une importante campagne de construction a lieu de 1886 à 1888 : la grande remise accolée à la brasserie à l'ouest est remplacée par un bâtiment de brassage (fourneaux au rez-de-chaussée, cuves au 1er étage, filtration au 2e, stockage et broyage du malt dans le comble) tandis que sont édifiés grenier à houblon, atelier de tonnellerie, cave et glacière (alimentée par la glace récoltée sur le Doubs en hiver), écurie et remise, hangars. Modernisé (et doté d'une machine à vapeur pour produire son électricité), l'établissement devient en 1891 Brasserie de l'Aigle, avec la marque Adlerbräu. Il est exploité par Eugène Chopard (1861-1920), fils de Pierre Eugène, également banquier, associé avec son frère Alphonse (1859-1939), architecte à Paris, qui établit les projets de reprise ou construction de bâtiments, notamment la transformation de la ferme en logement patronal et son agrandissement vers 1905. Sont aussi partie prenante leurs cousins, enfants d'Alexis : Apolline (1867-1908) et Philippe (1869-1933), responsable de la production. De nouvelles caves (voûtées) et une glacière sont édifiées à l'ouest en 1902-1903 tandis que les façades sont remaniées ; vers 1907, les bureaux sont agrandis vers l'ouest en remplacement de l'ancienne tonnellerie ; un bâtiment avec quai de chargement est construit à l'est, vers la route, puis agrandi vers 1930 (au long de la route) avec un corps destiné notamment au traitement des fûts en bois (revêtement intérieur par une pellicule de poix). Au décès d'Eugène, son fils André (1888-1966) lui succède, rejoint en 1922 par Jean (1897-1938), fils d'Apolline. La société en nom collectif Chopard et Cie est créée en 1922 puis transformée en Sarl en 1926. André, qui en restera seul gérant à la fin des années 1930, arrête les activités bancaires pour se consacrer à la brasserie, dont la production n'a cessé d'augmenter (240 hl de bière en 1833, 1 000 en 1855, 1 500 en 1880, 2 500 en 1890, 5 000 en 1900, 11 000 en 1920, près de 20 000 à la fin de la décennie 1930). Il diversifie les activités avec le négoce d'aliments pour bétail et d'engrais, ensuite élargi au fuel (il fait construire vers 1933 une maison près d'entrepôts au nord). Il est rejoint en 1948 par son fils Jean (Eugène Jean, 1921-1975), auquel il cèdera la place en 1957 lors de la transformation de la Sarl en SA. La brasserie est l'une des trois dernières de Franche-Comté en 1957 (avec celles de Besançon et de Sochaux) mais elle cesse sa fabrication en 1968 (elle est alors la dernière brasserie franc-comtoise indépendante en activité). La société se convertit au commerce et à la distribution de la bière (produite par les brasseries de Kronenbourg). Elle loue aussi à partir de 1970 ses caves à Guy Rième, fromager aux Suchaux (commune des Fins), qui y affine du comté ; il quittera les lieux en 1980, ayant construit ses propres caves d'affinage sur la commune de Grand'Combe-Châteleu. Le site connaît ensuite plusieurs affectations, abritant notamment de 2006 à 2012 la fabrique de pendules comtoises Jean-Claude Alonet (entreprise implantée au Bizot et fondée par Alonet en 1975) et actuellement le groupe Publipresse (auparavant installé dans l'ancienne imprimerie Genre, au 5 bis Grande Rue).