Description historique
La villa Luisa fut bâtie en 1883 par Bernard Castex (1839-1895) pour Gabriel Félix Estradère (1836 - 1908) (Luchon-Thermal, 08 juin 1895, p. 3). Cet ingénieur des mines, originaire de Luchon, fit fortune au Mexique grâce à la découverte de plusieurs mines d'or et d'argent et à la création de différentes usines. La villa n'apparaît pas sur le plan de la ville dessiné par Castex en 1882 (Bnf GED 824) mais bien sur celui qu'il dresse en 1898 (AD Haute Garonne, 2 0 42 20 (7)). La villa avait une visée locative car elle est recensée dans la liste associée à ce plan, où figurent les maison, hôtels et villas mis en location pendant la saison thermale. Une villa ambitieuseGabriel Estradère baptise la villa du prénom de son épouse d'origine italienne, née princesse de Mesagne Cito Filomarino qu'il épouse le 18 juin, l'année même de la construction de la villa en 1883. Elle est qualifiée de chalet sur les matrices cadastrales de 1883 (AM 1 G7) et implantée dans un vaste jardin dont une partie a aujourd'hui été remplacée par un immeuble. Cette construction nouvelle est imposée sur un revenu de 2 500 F : dans cette décennie, seule l'hôtel des bains, construit en 1883 également, est imposé davantage (pour un revenu de 3 500 F) ce qui montre la richesse du commanditaire et l'ampleur du projet. Construite dans un style éclectique caractéristique de la fin du 19e siècle, où prédominent les ornements de type néo-renaissants, cette demeure présente un important décor. Elle constitue, comme le fait remarquer Odile Foucaud (dossier de protection de la villa) une «version domestique du casino» avant que celui-ci ne soit modifié par l'adjonction d'une façade Art Déco. L'étage de soubassement accueillait les pièces de service tandis que le rez-de-chaussée abritait les pièces de réception, disposées en enfilade. Les logements étaient aménagés aux étages pour les résidents et au combles pour les domestiques. Gil Blas relate en 1888 combien la villa est prisée «la princesse Estradère de Mesagne, dont la belle villa Luis est un centre très recherché, a donné l'autre soir un bal fort amusant qui s'est terminé très tard (Gil Blas, 15 août 1888, p. 1). En 1890, la revue Sud-Ouest indique : «les deux villas de Luchon dont les réceptions ont le plus d'éclat sont celles de Mesagne, qui a épousé en seconde noces un Luchonnais, M. Estradère, et qui est née princesses Cita Filomarino (... ) [et] la villa Raphaël (Sud-Ouest, 29 août 1890).Une fortune éphémèreConservée par son propriétaire jusqu'en 1905 (M. et Mme Estradère sont encore associés à la villa Luisa dans l'Annuaire des châteaux et des départements de 1905), la villa, son mobilier et son parc sont saisis et adjugés pour 118 000 F à Alexandre Darracq, constructeur d'automobiles à Paris (Express du Midi, 26 juillet et 3 novembre 1905). Le Cri de Paris relate en 1914 qu'Estradère avait fait des placements trop hasardeux et avait été ruiné. A sa mort en 1908, ses héritiers avaient renoncé à sa succession car il laissait un passif de 430 000 F (AD 31, 6291 W 1073, cité par Hagimont 2017, p. 363). A Luchon, il avait investi notamment dans le funiculaire de la Chaumière, initié en partie par son frère médecin Joachim Estradère en 1894, mais également dans l'hôtellerie de la Chaumière dont le loyer escompté n'avait pas été réalisé. En 1880, il avait acquis 100 actions de la Compagnie fermière des établissements et du casino de Bagnères-de-Luchon (AD 31, 4 U 4/189, cité Hagimont, p. 249) et possédait également avec son frère l'hôtel des thermes. En Janvier 1902, il avait obtenu de l'administration forestière une autorisation pour la construction d'un nouveau funiculaire entre la Chaumière et Superbagnères qui n'aboutit pas (AD31, 1779W 24, cité par Hagimont, p. 216). La vente sur saisie concerne la villa Luisa et son parc, d'une contenance de 9 400 m², ainsi que l'hôtel des thermes (acheté aussi par M. Darracq), une maison rue d'Espagne, deux terrains à bâtir, le chemin de fer funiculaire de la Chaumière et l'hôtel associé ainsi que diverses parcelles (La Saison mondaine, 06 août 1905 p. 3). La villa annexe du Pyrénées PalaceAlexandre Darracq (1855-1931), après avoir produit des porte-bouteille, puis les cycles Gladiator au Pré-Saint-Gervais, produisait des voitures à son nom à Suresnes au début du 20e siècle et se servit certainement de Luchon comme lieu de réclame. On trouve ain trace de l'ascension du Portillon par une voiturette Darracq en 1907 (La Dépêche, 13 septembre 1907). Il est fait chevalier de Légion d'honneur en 1899, puis officier en 1903. Il investit ensuite dans les casinos à Enghien et Nice et y est à l'origine de l'hôtel Negresco (La Pédale, 17 décembre 1924) construit par l'architecte Edouard-Jean Niermans qui conçoit avant ce dernier le Pyrénées Palace de Luchon. D'après Alain Decaux, Darracq et le maître d'hôtel Negresco se seraient rencontrés au casino de Luchon. C'est avec pour but de créer un palace à Luchon que Darracq aurait acheté la villa, notamment pour son grand jardin. Darracq revend la villa et les terrains l'entourant dès 1910 à la société du Pyrénées Palace, hôtel achevé en 1911 (L'Avenir de Luchon, 08 mars 1931). Ce dernier édifice prive la villa de sa vue sur le port de Venasque au sud. Elle est alors mise en location tout comme le Pyrénées Palace voisin par Husson, administrateur de ce dernier. Une annonce dans le New York Herald en 1917 témoigne de la recherche de la clientèle américaine. La distribution de la villa est alors transformée : les espaces de réception disparaissent et des chambres avec salle de bain ou cabinet de toilettes sont aménagées au rez-de-chaussée et aux deux étages pour un total de 12 grandes chambres, 4 par niveaux. Au 1er étage, la partie centrale en façade abrite un petite salon qui communique avec les deux chambres voisines ; au deuxième étage, cet espace est occupé par une petite chambre (chambre d'enfant ?) qui communique là encore avec les deux chambres de part et d'autre. Les combles comportent six chambres de domestiques et une pièce supplémentaire. Au sous-sol se trouve la chaufferie et divers locaux sans doute utilitaires (Plans non datés, fond privé). Annexée à l'hôtel Pyrénées-Palace la villa reçoit les visiteurs de marque à Luchon. En 1915 et en 1930, elle est la résidence des princes de Monaco lors de leurs séjours la station. En tant que dépendance de l'hôtel, elle loge également le Bey de Tunis et sa suite lors de ses séjours en 1923, 1924 et 1926. C'est peut-être de cette époque que date la réfection du lanternon. elle est convertie en résidence et lotie en appartements. C'est aujourd'hui une copropriété d'une dizaine de logements. L'escalier extérieur a fait l'objet d'une restauration avec la participation de la fondation du patrimoine en 2010. Le belvédère central était initialement entouré par une terrasse de plan carré, visible sur une photographie ancienne. L'ascenseur, encore en place en 2010 avec sa cabine en menuiserie d'origine, a depuis été enlevé. L'ancienne écurie qui accompagnait la villa a été lotie de façon distincte et transformée en habitation.