Description historique
Le territoire de Ferfay hier et aujourd'hui (site, situation, population)Sis sur le plateau artésien, à huit kilomètres au sud de Lillers, Ferfay est originellement un village-rue situé sur une ancienne voie romaine traversant une grande étendue de bois, comme le rappelle son étymologie : Fracfagium (IXᵉ siècle), Fresfay (1219), de frait (brisé) et de faï (bois de hêtres) (Nègre, 1987). Cette voie romaine est la chaussée Brunehaut reliant Arras à Thérouanne. Structuré en longues bandes étroites perpendiculaires à la chaussée, le parcellaire du village est ainsi connecté à cette voie rapide primitive. L’activité minière au XIXᵉ siècle a profondément bouleversé la sociologie séculaire du village. Pour autant, l’identité rurale demeure fortement, les terres agricoles représentant encore aujourd’hui l’essentiel de l’occupation des sols (92 %).Une terre dans la famille d'Olhain puis dans la famille d'Ostrel (XIIIe-XVIIe siècles)La terre de Ferfay est au XIIIᵉ siècle dans la famille d’Olhain, vénérable maison artésienne qui assure descendre des puissants comtes de Boulogne dont elle porte les armes (d’argent à trois tourteaux de gueules). Elle passe ensuite par mariage, au XVIᵉ siècle, dans la famille d’Ostrel, installée dans le village voisin de Lières.Au début du XVIIᵉ siècle, Antoine d’Ostrel dispose d’une importante maison seigneuriale flanquée de deux hautes tourelles à l’angle d’une cour entourée d’une enceinte basse. Sur la planche consacrée au village dans les Albums de Croÿ, l’artiste accompagne sa représentation d’une scène de chasse naïve — l’environnement boisé étant propice à l’activité cynégétique —, semblant indiquer que le château est régulièrement habité. Les étendards seigneuriaux claquent d’ailleurs au vent à la pointe des tours (Duvosquel, 1998).Une première chapelle castrale (XVIe siècle)Sur cette même planche figure une chapelle castrale primitive. Il s’agit d’un édifice de dimensions modestes, à trois travées et chevet plat, précédé du côté de la chaussée Brunehaut par un petit clocher à terrasse surmonté d’une croix. Son entrée, orientée vers la chaussée, rend la chapelle accessible aux habitants de Ferfay (Duvosquel, 1998).Placée sous le vocable de saint Pierre, cette chapelle date du XVIᵉ siècle (1551, date portée sur un claveau de grès rapporté sur l’église actuelle) et sert très probablement de sépulture aux seigneurs du lieu selon le Dictionnaire historique et archéologique du département du Pas-de-Calais (1879), qui s’appuie sur les écrits du chanoine Parenty (1799-1875) et d’A.-J. Coquelet (1808 et 1810).Le 6 mai 1571, Marie d’Olhain fait célébrer, d’autorité, par son chapelain Marc de Lobel un mariage dans cette chapelle, « oultre le bon gré du curé » Pierre Vincent. Le 9 novembre 1578, l’union de Pierre du Metz et de Jehanne du Puich y est bénie, « ce que n’est permis espouser par les curez d’Ames et aussi d’Amettes, mais la dame inobédiente le faict par haultesse grandeur, ne voulant estre sujette à ung curé » (Rodière, 1902). Un autre mariage y est célébré en 1582, cette fois par le curé d’Amettes et doyen d’Auchy-au-Bois, Pierre Cottrel, après le décès de Marie d’Olhain – elle est inhumée en 1582 à Lières auprès de son époux Jean d’Ostrel, seigneur de Lières, mort en 1571. Ces trois cérémonies nuptiales du XVIᵉ siècle indiquent que la coexistence d’une chapelle privée et d’une église est source de litiges entre paroisse et seigneurie (Rodière, 1902).Une terre dont hérite la famille d'Hinnisdal en 1698Gilles d’Ostrel meurt en 1667 sans postérité, laissant ses biens à son frère Jacques, doyen du chapitre de Saint-Omer. Ce dernier lègue Ferfay en 1698 à son neveu Jean-Herman d’Hinnisdal (1674-1728), dont la descendance entretient un lien fort avec le village pendant près de trois siècles.Les Hinnisdal sont une famille originaire du pays de Liège, aux alliances flatteuses. Ses membres suivent des carrières militaires et se distinguent ponctuellement lors de missions diplomatiques. Ils sont comtes d’Hinnisdal et du Saint-Empire, barons de Fumal et seigneurs de Ferfay, entre autres terres (Lainé, 1848). Citée par Proust dans Pastiches et Mélanges (1919) dans À la recherche du temps perdu, cette famille de la haute aristocratie du faubourg Saint-Germain s’éteint en 1959 à la mort de la comtesse Thérèse d’Hinnisdal qui a peut-être inspiré en partie le personnage d’Albertine selon Céleste Albaret, la gouvernante de Marcel Proust (Pringué, 1948 ; Albaret, 1973).Brigadier d’infanterie en 1721 dans le régiment du comte de Lamarck, membre des États d’Artois en 1750, Jean-Herman d’Hinnisdal est l’époux de Marie-Claire de Carnin, fille du marquis de Lillers et de Nédonchel. La terre de Ferfay se transmet ensuite de père en fils :Adrien-Eugène-Herman (1718-1759), lieutenant-général des armées, commandeur de l’ordre de Saint-Louis, époux de Marie-Philippine de Bournel, fille du marquis de Monchy (actuellement Monchy-Cayeux, près de Saint-Pol-sur-Ternoise) ;Marie-François-Eugène-Herman (1748-1786), colonel-commandant du régiment d’Alsace à sa mort, époux de Catherine-Louise-Sylvine de Seiglière de Belleforière.Marie-François-Eugène-Herman d’Hinnisdal ne vient qu’épisodiquement à Ferfay, essentiellement pour l’agrément de la chasse. Dans une lettre du 14 août 1781, le comte de Genevières indique : « Aujourd’hui il y a une grande chasse à Ferfay, demain à Calonne et après-demain à Labeuvrière ; je suis vraiment fâché, mon cher frère, que la grande distance qui nous sépare nous empêche de partager les mêmes amusements. [...] Monsieur le comte d’Hinnisdal, qui est ici depuis plusieurs jours, est à la veille de partir pour Brest où il est obligé d’aller faire un mois de service, trop heureux encore s’il n’est point obligé de s’embarquer. » (Archives de la famille de Beaulaincourt, tome II, 1914).Son fils unique Joachim (1779-1814), orphelin très jeune, reprend en 1800 les biens paternels, dont Ferfay, ainsi qu’une importante part de l’héritage familial maternel. La même année, il épouse Mélanie de Villeneuve-Tourrettes (1778-1848).Le rêve italien de Joachim d'Hinnisdal (1779-1814)Joachim d’Hinnisdal réside habituellement dans son hôtel particulier de la rue Cassette à Paris, mais vient très régulièrement à Ferfay. Disposant de moyens considérables — sa succession est estimée à 4,6 millions de francs, soit 140 000 francs de revenu annuel —, il s’intéresse à son domaine de 300 hectares, que la Révolution a laissé en mauvais état. Il envisage bientôt de reconstruire le château de Ferfay selon des plans grandioses, fortement inspirés de son voyage en Italie. En 1804, en effet, il visite la péninsule italienne, jouant un rôle officieux d’agent de liaison entre sa tante carmélite, Camille de Soyécourt (1757-1849), restauratrice de l’ordre du Carmel en France (1813), arrêtée et exilée par le pouvoir impérial, et le pape Pie VII.Cependant, le chantier de construction du château neuf ne débute pas, ou à peine. Joachim d’Hinnisdal manque sans doute de liquidités. Mais surtout, atteint de tuberculose, il ne quitte bientôt plus sa chambre et meurt en 1814, à seulement trente-cinq ans. Sa succession demeurant bloquée jusqu’à la majorité de ses enfants, en 1831, le projet de château est définitivement abandonné.La destruction de la chapelle primitive sous la Restauration Au début du XIXᵉ siècle, l’ancienne chapelle castrale fait office d’église paroissiale pour les habitants de Ferfay, qui sont spirituellement partagés entre les paroisses d’Ames et d’Amettes avant d’être rattachés, en 1803, à un vicariat indépendant. Cette chapelle est d’ailleurs désignée comme « église » sur le plan-terrier de Ferfay, commandé par Joachim d’Hinnisdal au géomètre-arpenteur Florent-Joseph Leleu en 1809 (AD Pas-de-Calais, 4E97/315 (4)). Elle est desservie par un vicaire, et une maison vicariale se trouve alors dans l’enceinte du château.Une délibération du conseil municipal de Ferfay, datée du 24 Thermidor an XII (12 août 1804), précise : « En conséquence, nous avons délibéré, comme ladite commune a été l’année dernière érigée vicariat indépendant, de ne pas être réunis à aucune succursale, attendu que la commune s’est trouvée éloignée d’une lieue des communes voisines en raison des grands ruisseaux et des eaux abondantes […] Ainsi, nous délibérons et nous sommes d’avis de rester vicariat indépendant. La commune procure toutes les ressources nécessaires pour l’exercice du culte. Elle ne réclame aucune indemnité contre le gouvernement tant pour frais de culte que pour le traitement du desservant. Ce sont les intentions de M. d’Hinnisdal, vu qu’il contribue avec la commune et qu’il nous accorde son église ainsi qu’une maison convenable pour le logement du desservant, assortie d’un jardin y attenant. » (AD Pas-de-Calais, E-DÉPÔT-328/P/1).En juin 1807, en raison de sa « mauvaise santé habituelle » — cas réel de Joachim d’Hinnisdal, mais souvent invoqué par les familles nobles pour bénéficier d’une chapelle privée —, ce dernier écrit à l’évêque d’Arras pour obtenir l’autorisation d’une seconde messe basse le dimanche dans sa chapelle : « Tout le village et notre famille en retireraient d’ailleurs un avantage très réel, une partie étant toujours obligée d’aller la chercher au loin. » Charles de La Tour d’Auvergne-Lauraguais accède à sa demande « mais seulement pendant votre séjour à Ferfay, tous les dimanches et jours de fête, observant que ma permission s’étend aux fêtes supprimées et dont l’office est cependant célébré à l’église » (AP Château de Tilloloy, non coté).Un dessin, probablement signé par l’architecte parisien Louis-Ambroise Dubut (1769-1845) au tout début du XIXᵉ siècle, représente cette chapelle primitive avec ses contreforts d’angle et ses trois fenêtres (deux à unique travée et une à trois travées, flanquée à l’intérieur d’un balustre quadrilobé), sa façade-pignon à créneaux percée d’une rosace au-dessus du porche d’entrée, et sommée d’un clocher-mur, physionomie déjà présente approximativement sur la gouache des Albums de Croÿ.En lien avec le grandiose projet que caresse Joachim d’Hinnisdal de reconstruire son château dans le goût italien, l’architecte propose de donner à la chapelle une physionomie lombarde en la prolongeant d’une abside en cul-de-four, en flanquant cette dernière d’une galerie naine et en creusant un souterrain pour relier le château à une crypte sous la chapelle existante (Seydoux, 2006). Ce projet faramineux est toutefois reporté du vivant de Joachim d’Hinnisdal, faute de financement, puis définitivement abandonné à sa mort en 1814.L’érudit local Coquelet, décrivant les villages du Béthunois en 1808 et 1810, tient la chapelle pour « encore solide, excepté la voûte » (Dictionnaire historique et archéologique…, 1879). Elle figure encore sur le plan du jardin à l’anglaise dessiné en 1815 par l’architecte Jean-Antoine Alavoine (1778-1834) (AP Château de Regnière-Écluse, non coté). Un sentier dans le parc relie alors le château à une entrée latérale de la chapelle.Cependant, cette chapelle ne figure plus sur le cadastre de 1831. Elle a donc été démolie entre 1815 et 1831, soit en raison de l’effondrement de sa voûte fragile, soit à la suite d’une rectification du tracé de la chaussée Brunehaut.L’une ou l’autre de ces causes pousse la veuve de Joachim d’Hinnisdal et leurs trois enfants — Camille (1804-1858), Herman (1808-1877) et Roseline (1810-1878) — à céder un terrain proche de la chaussée Brunehaut pour la construction de l’église actuelle de style néo-classique. Placée sous le vocable des saints Lugle et Luglien, évangélisateurs de la région, elle est achevée en 1826, année où le village est érigé en succursale par l’évêque d’Arras (Dangez, 1862).Il est très probable que le claveau de grès aux armes d’Olhain et de Bonnières de Souastre (XVIᵉ siècle), ainsi que la niche — deux éléments anciens rapportés sur la façade occidentale —, proviennent de la chapelle primitive.La décision prise par Roseline d'Hinnisdal de reconstruire une chapelle (1848)L’étude de Charles Gondouin, notaire à Paris, établit le 26 avril 1831 le partage de la succession de Joachim d’Hinnisdal : Ferfay et Monchy-Cayeux (Pas-de-Calais) reviennent à Roseline d’Hinnisdal, tandis que sa sœur aînée reçoit le château de Tilloloy (Somme) et son frère aîné celui de Regnière-Écluse (Somme). Roseline d’Hinnisdal — surnommée « Rozoline » par ses proches — est profondément attachée à Ferfay par fidélité filiale. Elle quitte régulièrement son hôtel particulier parisien de la rue Cassette pour venir établir ses quartiers en Artois.La construction de l’actuelle chapelle et de sa crypte est décidée au printemps 1848 par Roseline d’Hinnisdal, peu après le décès de sa mère en février. Réputée vertueuse et d’une piété sincère — sa grand-tante de Soyécourt, carmélite, la surnomme affectueusement « Perle fine » —, elle souhaite par cette construction honorer la mémoire de ses parents et aïeux. Célibataire, orpheline de père à quatre ans, la perte de sa mère à la fin février 1848 constitue une épreuve que le secours de la foi vient consoler : « Je vous remercie, Monsieur, de vouloir bien compatir [...] à l’amertume de mes regrets pour celle qui était pour moi la meilleure des mères et la protectrice la plus éclairée. Le vide qu’elle a laissé dans mon existence se fait sentir chaque jour davantage et j’ai bien de la peine à le supporter. » (Lettre de Roseline d’Hinnisdal à un chargé d’affaires [Joseph Libersat aîné ?], Ferfay, 7 octobre 1848 ; AP Château de Tilloloy, non coté).Elle exprime ainsi sa volonté : « […] voulant honorer la mémoire de mes parents, et en particulier celle de ma bien-aimée mère Angélique-Joséphine-Mélanie de Villeneuve-Tourrettes, comtesse d’Hinnisdal, et procurer à leurs âmes le bienfait d’un religieux souvenir par la célébration quotidienne du Saint Sacrifice de la messe à leur intention, à celle des membres de ma famille qui seront dans l’avenir enterrés dans la chapelle de Sainte-Mélanie (paroisse de Ferfay, doyenné de Norrent-Fontes, diocèse d’Arras) et à moi-même après ma mort. » (Affectation de terres pour l’entretien d’un chapelain par Roseline d’Hinnisdal, [s.d.] ; AP Château de Regnière-Écluse, non coté).Le projet de construction d’une chapelle placée sous le vocable de sainte Mélanie, sainte patronne de sa mère défunte, est à la fois une expression d’amour filial et d’espérance chrétienne en la résurrection.À une période où la France expérimente la Seconde République à partir de février 1848, il s’agit aussi pour Roseline d’Hinnisdal de faire de cette chapelle un marqueur de sa dignité nobiliaire en maintenant un privilège seigneurial d’Ancien Régime lié au sacré — l’inhumation dans une chapelle castrale — et en affirmant le lien organique unissant une famille à sa terre. En effet, tout en faisant reposer dans la crypte les dépouilles de ses parents et de sa grand-mère maternelle, Roseline prend soin d’y transférer la dalle funéraire en pierre bleue qui se trouvait autrefois dans la chapelle seigneuriale : celle de Jean-Herman d’Hinnisdal († 1728), de Marie-Claire-Eugène de Carnin-Lillers († 1726), son épouse, et de trois de leurs enfants. La crypte apparaît ainsi comme une continuité du projet originel de l’architecte Louis-Ambroise Dubut, qui envisageait dès 1806 d’en creuser une sous la chapelle castrale primitive. Enfin, ce projet s’inscrit dans une vision sociale fondant la hiérarchie sur un échange de droits et de devoirs, imposant au châtelain de justifier sa prééminence par la démonstration visible de sa piété aux yeux de sa communauté d’habitants (Mension-Rigau, 2003).Un chantier à lancer dans le chagrin et l'incertitudeUne correspondance récemment mise au jour apporte un éclairage précieux sur le climat dans lequel mûrit le projet de chapelle Sainte-Mélanie. Dans une lettre datée du 13 juin 1848 (AP Château de Tilloloy, non coté), Célestin Flament, régisseur du domaine de Ferfay, s’adresse à Joseph Libersat aîné, employé au Trésor public et gestionnaire de la fortune de Roseline d’Hinnisdal. En pleine insurrection parisienne, le ton est empreint d’inquiétude : le régisseur s’alarme de la fragilité financière d’un chantier encore au stade de projet, tout en évoquant la profonde mélancolie de sa maîtresse. Celle-ci se relève à peine du deuil maternel et souffre d’une relation fraternelle difficile avec Camille d’Hinnisdal, comtesse de Schulenburg (1804-1858), dans le double contexte de la succession de leur mère et des lourdes pertes en bourse subies par cette dernière quand éclate la révolution de 1848. Roseline confiait ainsi, le 7 octobre 1848 : « Le désastre de ma sœur, tout mérité qu’il est sous bien des rapports, est aussi pour moi une grande affliction, car [on] ne peut prévoir à quelles limites il s’arrêtera. » (AP Château de Tilloloy, non coté).Dans ce contexte instable, la chapelle ne se présente pas seulement comme un édifice à bâtir, mais comme une tentative d’apaisement personnel : moyen d’affronter le deuil, de prendre distance avec les querelles familiales et de trouver dans la construction une forme de diversion salutaire.Le comte Herman d’Hinnisdal, frère de Roseline, ayant interrompu ses propres travaux à Regnière-Écluse, met à disposition son maître tailleur de pierre, Jean-Baptiste Bulot. L’architecte arrageois Auguste Bourgois, déjà sollicité pour Regnière-Écluse, est également appelé à Ferfay, assurant une continuité dans la direction technique du projet.Dans sa lettre du 13 juin 1848, Célestin Flament décrit la tristesse de Roseline d’Hinnisdal mais aussi l’entourage qui tente de la soutenir : « Mademoiselle d’Hinnisdal est rentrée en son château à onze heures du soir, avec le cœur dans la plus profonde douleur. […] Cependant, depuis deux jours, il me paraît un peu moins de fond de tristesse. Quelques visites lui viennent. Aujourd’hui, Mademoiselle de Bardonenche est venue la voir. Demain, Monsieur Bourgois, architecte, doit arriver. La consultation du plan pour la chapelle que vous savez devra se faire et la dépense pour l’exécution devra aussi être sentie […]. Je suis un peu effrayé de tant de choses entreprises et à entreprendre, n’ayant pas de fonds et ne pouvant en trouver qu’à des conditions très onéreuses. » (AP Château de Tilloloy, non coté).Deux jours plus tard, l’alarme s’accroît. Dans une nouvelle lettre à Joseph Libersat (15 juin 1848), Célestin Flament écrit encore : « Voilà la caisse épuisée. Ce qu’il reste à recevoir maintenant n’est à peine que pour les besoins courants. […] Cependant, la volonté arrêtée qu’elle [Roseline] a de faire de suite construire une chapelle sépulcrale doit, par la dépense, faire faire des réflexions. Monsieur Bourgois […] a emporté avec lui le plan de 500 francs [les dessins de Visconti]. […] Madame de Bryas […] n’applaudit pas non plus […] à un sacrifice si élevé, n’ayant pas 100 F pour commencer. […] Un notaire fait espérer qu’on pourrait trouver à Saint-Omer 30 000 à 5 %, avec hypothèque […]. Dans le cas contraire […] il faudrait abandonner […] 5 000 de rente pour obtenir 66 000. Et cette dernière somme est indispensable dans les 18 mois, vu que le château de Monchy seul peut manger les économies. » (AP Château de Tilloloy, non coté).Ainsi, au moment même où Paris s’embrase, le projet de chapelle Sainte-Mélanie se dessine sur un fond de désarroi intime et d’incertitude financière, porté par la détermination de Roseline d’Hinnisdal mais grevé d’inquiétudes très concrètes.Louis Visconti (1791-1853), l'architecte parisien qui a dessiné la chapelleCette chapelle n’a pas été réalisée par Louis-Ambroise Dubut, l’architecte ayant précédemment proposé un projet de reconstruction du château de Ferfay. Dubut, décédé en 1846, ne peut en être l’auteur direct, ni avoir dessiné les plans de la chapelle.Éric Barriol, architecte du patrimoine en charge du diagnostic de la chapelle en 2014, s’est appuyé sur les travaux de Joseph Specklin (Specklin, 2012) pour proposer une attribution à l’architecte parisien Pierre-Charles Dusillion (1804-1878). Cet architecte a effectivement popularisé sous la Monarchie de Juillet le style Renaissance — aujourd’hui appelé néo-Renaissance — qui venait alors concurrencer la vogue du néo-gothique pittoresque et troubadour. Cette hypothèse était d’autant plus plausible que Pierre-Charles Dusillion avait travaillé pour Herman d’Hinnisdal, le frère aîné de Roseline, ayant agrandi son château de Regnière-Écluse dans le style néo-gothique entre 1834 et 1839. Dusillion a également travaillé pour de nombreuses familles faisant partie de la sphère sociale des Hinnisdal. Dès son installation à son compte vers 1835, l’aristocratie légitimiste du faubourg Saint-Germain constitue une part essentielle de sa clientèle. Ainsi, il remanie entre 1834 et 1837 le château de Thoiry (Yvelines) pour le comte Léonce de Voguë ; réalise en 1840 pour le marquis de Bonneval le château néo-Renaissance de Soquence à Sahurs (Seine-Maritime) ; agrandit vers 1840, dans un style néo-gothique, le château d’Ussé (aujourd’hui situé à Rigny-Ussé, Indre-et-Loire) pour la comtesse de La Rochejaquelein ; et donne sa physionomie actuelle au château d’Azay-le-Rideau (Indre-et-Loire), pour le marquis de Biencourt, entre 1845 et 1856. Dans le département du Pas-de-Calais, il intervient pour le marquis d’Aoust au château de Saint-Léger (1855), et au château de Torcy pour Marie-Alfred d’Hébrard de Saint-Sulpice, également sous le Second Empire.Toutefois, c’est par le dépouillement des archives de la famille d’Hinnisdal, conservées en partie aux châteaux de Tilloloy (Somme) et de Regnière-Écluse (Somme), qu’a pu être identifié formellement l’auteur des dessins préparatoires de la chapelle Sainte-Mélanie. Ces plans, dont le coût de 500 F a suscité l’émoi du régisseur Célestin Flament, sont de la main de Louis Visconti (1791-1853), architecte éminent, ancien élève de Charles Percier et second grand prix de Rome d’architecture (1814). Cette même année 1848, Visconti est chargé des travaux de la Bibliothèque royale du Louvre ainsi que du projet d’achèvement du palais. Parallèlement, il supervise la construction de la crypte du tombeau de Napoléon aux Invalides, monument majeur édifié entre 1842 et 1853.Auguste Bourgois (1801-1877), l'architecte arrageois qui suit le chantierLa maîtrise d’œuvre de la chapelle Sainte-Mélanie est confiée à un « local », l’architecte arrageois Auguste Bourgois (1801-1877), qui établit en juin 1848 le devis détaillé du chantier. Le choix d’Auguste Bourgois est probablement conseillé par Herman d’Hinnisdal à sa sœur Roseline : il avait en effet été l’architecte-vérificateur de l’agrandissement du château familial de Regnière-Écluse quelques années plus tôt.Dès le début, Roseline d’Hinnisdal souhaite que son architecte-maître d’œuvre précise son implication et sa responsabilité dans le suivi du chantier : « En même temps, je vous prie de me communiquer le mode que vous vous proposez de suivre pour l’exécution de ce travail. Vous chargeriez-vous personnellement de cette exécution comme architecte et comme entrepreneur en réglant à l’avance un prix fixe et invariable, en prenant l’obligation de suivre ponctuellement les dessins de M. Visconti et en assumant sur vous toute la responsabilité ? Ou bien ne seriez-vous simplement que l’architecte chargé de la surveillance et de la direction du travail, en adoptant un entrepreneur qui exécuterait le travail à forfait suivant un traité fait à l’avance ? Ou bien, enfin, en restant mon architecte-directeur du travail, procéderiez-vous à son exécution par mode d’économie, en traitant de clerc à maître avec les fournisseurs et les ouvriers ? » (Lettre de Roseline d’Hinnisdal à Auguste Bourgois au sujet des estimations des ouvrages et de la conduite des travaux, avec mention des dessins de l’architecte Louis Visconti, juin 1848 ; AP Château de Regnière-Écluse, non coté).Auguste Bourgois fait valoir qu’il serait possible de diminuer considérablement la dépense en achetant tous les matériaux et en les fournissant à un simple conducteur de travaux — en l’occurrence « Pierrot », son homme de confiance. Fidèle à sa réputation, l’architecte cherche toutes les économies possibles (il hésite ainsi entre le chêne et le sapin rouge pour la charpente). Il négocie continuellement les devis à la baisse : « Pourquoi du vergelé [pierre calcaire de l’Oise] ? La pierre des environs de Boulogne ne présenterait-elle pas une grande économie ? » « La maçonnerie en grès est trop chère. » « Les prix portés au devis sont trop élevés, beaucoup plus élevés que ceux d’Amiens et d’Abbeville. On peut les réduire d’un huitième » (pour la sculpture d’ornement). « Pour tout ce qui concerne la fine serrurerie, on obtient une grande économie à faire faire à Escarbotin [près d’Abbeville, Somme] par des ouvriers en chambre. » (Observation sur les prix des travaux à exécuter, s.d. ; AP Château de Tilloloy, non coté).L’architecte consent difficilement des acomptes à ses fournisseurs, ce qui provoque des tensions avec certains, comme le marchand de grès et les piqueurs de grès. Il écrit : « Est-ce de l’argent que désirent les retardataires ? Je ne me refuse pas d’en donner, mais il me faut du travail et des matériaux, il m’en faut. Si je paie trop vite, on s’endort et rien n’avance. Quel moyen employer pour faire mouvoir de semblables hommes ? Monsieur le curé ne pourrait-il avoir quelque influence sur ces êtres apathiques et sur le fournisseur de grès de Floringhem [possiblement Séraphin Delebarre] ? Qu’on leur fasse comprendre que je paierai les fournitures aussitôt vendues. N’ai-je pas toujours agi ainsi ? Mais qu’on me livre donc ce que je suis convenu d’avoir. Je viens d’écrire à M. Dégez, architecte à Béthune [Augustin Dégez (1815-1892), architecte et professeur de dessin, son ancien élève], pour connaître le motif qui a empêché les piqueurs de grès de vendre à Ferfay. Benoît, le tailleur de pierre, devrait le savoir ; c’est son frère qui est le maître piqueur de grès. J’ai cependant consenti à payer le prix qu’il me demandait. Je n’y comprends rien. Il me faudrait des hirondelles, je ne rencontre que des hiboux. » (Lettre d’Auguste Bourgois à Roseline d’Hinnisdal, 6 octobre 1849 ; AP Château de Tilloloy, non coté).Après une étude préalable de la nature du sol — « Un travail de terrassement ne peut être bien apprécié qu’avec la connaissance parfaite de la nature des sols », explique encore Auguste Bourgois à Roseline d’Hinnisdal (Observation sur les prix des travaux à exécuter, s.d. ; AP Château de Tilloloy, non coté) — le travail de gros œuvre commence probablement dans le courant de l’été 1848.Claudius Lavergne (1815-1887), l'auteur des vitraux ?L’exécution des vitraux, malheureusement soufflés en 1944, aurait possiblement été confiée à Claudius Lavergne (1814-1887), peintre-verrier parisien, élève du peintre Ingres et figure majeure du renouveau catholique des années 1830-1860. Il est, en tout cas, directement sollicité par Roseline d’Hinnisdal pour établir un programme iconographique et produire un devis.Pour les trois fenêtres du sanctuaire, Claudius Lavergne propose un traitement en grisaille « assez fortement teintée pour voiler la trop grande lumière », avec trois sujets liés au dogme de la Résurrection. Au centre serait représentée la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Seule cette fenêtre recevrait une légère coloration : « Ce contraste [avec les autres fenêtres] deviendrait l’expression symbolique de la lumière céleste et de l’espérance qui fait qu’une sépulture chrétienne n’est pas scellée pour l’éternité » (Lettre de Claudius Lavergne à Roseline d’Hinnisdal, [s.d.] ; AP Château de Regnière-Écluse, non coté).Du côté de l’Évangile sont représentées la Descente de Notre Seigneur aux limbes et les Âmes du Purgatoire ; du côté de l’Épître, l’Apparition de Notre Seigneur à Sainte Madeleine et la scène du Noli me tangere.Dans la nef, Claudius Lavergne propose un programme iconographique pour six verrières autour de douze saints patrons de la famille d’Hinnisdal — sainte Mélanie, saint Joachim, saint Herman, sainte Chantal, etc. — avec un traitement en grisaille « assez fortement teintée, pour voiler la trop grande lumière ». Du côté de l’Évangile, sainte Mélanie est représentée tenant dans ses mains la chapelle qui lui est consacrée, ainsi que saint Joachim. Ces représentations sont encadrées par « une ornementation portant sur un soubassement orné des armoiries qu’on voudra y adapter » (Lettre de Claudius Lavergne à Roseline d’Hinnisdal, [s.d.] ; AP Château de Regnière-Écluse, non coté).D’une commande à l’autre, l’atelier de Claudius Lavergne remploie généralement d’anciens cartons de vitraux, bien qu’aucun vitrail ne soit strictement identique à un autre, notamment grâce à des modifications apportées aux couleurs. Il est donc possible de se faire une idée assez fidèle de plusieurs vitraux possiblement réalisés. Pour le vitrail de la Résurrection — que Lavergne représente généralement dans la baie d’axe — il faut se reporter à celui conservé dans l’église Saint-Pierre de Montbrison (Loire), où l’atelier utilise des grisailles colorées et un soubassement armorié. Pour le vitrail des Âmes du Purgatoire, une version est conservée dans l’église Saint-Léonard d’Alençon (Orne) et dans une chapelle du cimetière de Pinay (Loire). Une version de l’Apparition à Marie-Madeleine (Noli me tangere) est toujours en place dans l’église Saint-Pierre de Montbrison. Quant au vitrail représentant saint Joachim, une version est conservée dans l’église Saint-Léonard d’Alençon. En revanche, Auriane Gotrand, historienne de l’art spécialiste de l’œuvre de Claudius Lavergne, n’a pas recensé jusqu’à présent de vitrail représentant sainte Mélanie (Gotrand, 2022 ; échange avec l’auteur, 2024).Pour chaque fenêtre, le peintre-verrier demandait 849,96 F (neuf fenêtres au total). La proposition de Claudius Lavergne aurait-elle été retenue ? Le règlement de cette commande ne figure, en tout cas, ni dans la comptabilité du projet confié à l’architecte Auguste Bourgois, ni dans les comptes de la régie de Ferfay. Enfin, une carte postale de la chapelle datant du début du XXᵉ siècle montre l’une des fenêtres avec une simple vitrerie losangée, et non une verrière figurée.Les autres artisans qui interviennent sur le chantier de la chapelleAuguste Bourgois apprécie confier ses commandes à des artisans habiles, souvent d’anciens élèves sur lesquels il exerce une autorité paternelle. En effet, professeur estimé de dessin linéaire à Arras, il entretient des liens solides avec ces artisans formés à ses côtés.Parmi eux, se distingue Abel-Edmond Morel (1816-1868), menuisier-sculpteur à Arras, qualifié par Bourgois de « menuisier et sculpteur hors ligne ». Formé à l’atelier de Vauclin, il ouvre en juin 1847 son propre atelier, rue aux Ours à Arras (Marchal, Wintrebert, 1987). Morel réalise l’ensemble des menuiseries et du mobilier de la chapelle, dont son magnum opus, le portail. L’artisan s’est préalablement documenté en héraldique et a consulté à la bibliothèque l’Histoire des ordres monastiques, religieux et militaires d’Hippolyte Hélyot (1660-1716) et de Maximilien Bullot (16..-1748), imprimée par Jean-Baptiste Coignard entre 1714 et 1719. À partir de cet ouvrage, il construit sa proposition de tenue pour saint Hermann, l’un des saints patrons des Hinnisdal, chanoine régulier prémontré de l’abbaye de Steinfeld (Saint-Empire romain germanique) au XIIIᵉ siècle. Cette figure doit être sculptée en bas-relief sur le panneau central d’un vantail de la porte, avec sainte Mélanie en pendant. Le menuisier-sculpteur propose un costume de chœur d’été, justifiant ce choix auprès de Roseline d’Hinnisdal : « Il [ce costume] m’a paru le plus joli et le plus riche des quatre qu’il [le livre] contient et, outre cela, comme étant celui qui devait offrir à l’œil quelque chose de plus particulier à cet ordre. Le costume de chœur d’hiver se composait d’un immense manteau à capuchon qui cachait entièrement les formes et les mouvements et qui ne laissait à découvert que le visage, ce qui n’est pas d’un aspect très agréable. Ensuite, le costume de ville qui se composait d’un chapeau rond à large bord qui, en bas-relief, produirait selon moi un mauvais effet. Ensuite d’une soutane avec un large rabat descendant presque jusqu’à la ceinture et un manteau que l’on pourrait draper assez agréablement mais, en somme, ce costume se confondrait trop avec celui de nos prêtres actuels dans certains diocèses. » (Lettre d’Abel-Edmond Morel à Auguste Bourgois, 22 septembre 1849 ; AP Château de Tilloloy, non coté). La porte de la chapelle, avec son imposte finement armoriée, est probablement achevée à la mi-octobre 1849.Dès juillet 1848, Napoléon Mourue (ca 1805-1861), marbrier-sculpteur à Arras, propose ses services à Roseline d’Hinnisdal pour réaliser les deux autels en marbre de la chapelle et obtient le marché. En septembre 1849, l’autel principal est prêt et attend d’être posé après les derniers travaux, notamment la pose du carrelage dans la nef. L’autel du caveau peut en revanche être installé, signe de l’achèvement des travaux dans la crypte. Le coût total des deux autels s’élève à 4 044 F. Satisfaite, Roseline fait également appel à Morel et Mourue au château de Monchy-Cayeux (Pas-de-Calais), où une campagne de travaux menée par Auguste Bourgois débute à la même époque (AP Château de Regnière-Écluse, non coté).Parmi les autres artisans du chantier, il y a Florent Decorvé, marbrier-carreleur à Aire-sur-la-Lys. C’est un de ses ouvriers qui pose le carrelage en marbre dans la crypte. Decorvé restaure également l’ancienne pierre tumulaire : il répare une inscription en partie effacée, renoiрит les lettres, réalise huit plaques de marbre blanc pour remplacer les quartiers de noblesse disparus, et exécute la demi-étoile située derrière l’autel de la crypte.Louis-Victor Bougron (1798-1879), statuaire à Arras, est moins connu pour son œuvre que pour un pamphlet de 1832 contre le directeur général des musées royaux. Installé à Arras entre 1847 et 1853, des ouvriers de son atelier interviennent à Ferfay en septembre 1849, période où s’achèvent le plafond en première couche et le ravalement intérieur, tandis que commence le vitrage des châssis. « J’ai fait part à M. Bougron, statuaire, qu’il ait à me donner deux sculpteurs en plus, afin de ne pas entraver la pose du carrelage », écrit Auguste Bourgois à Roseline d’Hinnisdal le 6 octobre 1849 (AP Château de Tilloloy, non coté). Ces ouvriers réalisent probablement toutes les sculptures intérieures, ainsi que les pots à feu et les culots — un calque représentant un culot avec l’indication « 100 francs chaque » a été conservé (AP Château de Tilloloy, non coté) — sur lesquels seront posées les statues de saint Joachim et sainte Mélanie. Ces statues sont attribuées à François Lanno (1800-1871), artiste proposé en juin 1848 par Louis Visconti. Auguste Bourgois propose de laisser les niches vides, mais Roseline manifeste son désir d’y voir les saints patrons de ses parents : « Êtes-vous toujours décidée à les m+ettre dans les niches ? Je donnerai des ordres en conséquence », écrit l’architecte le 22 septembre 1849 (Lettre d'Auguste Bourgois à Roseline d'Hinnisdal, 22 septembre 1849 ; AP Château de Tilloloy, non coté).Désiré-Alphonse-Joseph Delor (1810-?), doreur à Arras, marchand de bronzes et ornements d’église, livre chandeliers, croix et autres ornements pour la chapelle (802,50 F).La cloche de la chapelle, fondue par l’atelier Gorlier à Frévent, est bénite en 1849 par Augustin Delforge, alors curé de Ferfay. Elle porte le prénom Angélique-Joséphine-Mélanie, et a pour marraine la fondatrice de la chapelle, ainsi que pour parrain le jeune Henri d’Hinnisdal (1841-1922), neveu de cette dernière, sur qui repose la postérité du nom.La fin de l'année 1849 voit la mise en service de la chapelle, dont le chantier a duré un peu plus d’une année. À l’automne, les pavés de grès sont posés à l’extérieur et la grille en ferronnerie, malheureusement détruite en 1944, est installée. Cette dernière est connue grâce à une carte postale ancienne et a coûté 3 631 F. La construction de la chapelle Sainte-Mélanie aura coûté un peu plus de 70 000 F à Roseline d’Hinnisdal (État des sommes payées et restant à acquitter, 1850 ; AP Château de Tilloloy, non coté).La chapelle s'inscrit dans la tradition des fondations pieusesDans le sillage des fondations du temps de l’Ancien Régime, Roseline d’Hinnisdal affecte bientôt des terres assurant un revenu net d’impôt de 2 000 F pour garantir l’entretien d’un chapelain : « Le chapelain ou bénéficiaire recevra la rente des terres comme sa propriété, passera les baux, en augmentera ou diminuera le fermage à sa volonté, » précise-t-elle, son chapelain faisant ici office de conseil de fabrique (Affectation de terres pour l’entretien d’un chapelain par Roseline d’Hinnisdal, [s.d.] ; AP Château de Regnière-Écluse, non coté).Augustin Delforge, curé de Ferfay de 1826 à 1871, que la mère de Roseline d'Hinnisdal semblait vivement apprécier, est également chapelain de Sainte-Mélanie jusqu’à sa mort, survenue probablement dans les premières années de la Troisième République. Quittant son ministère à Ferfay en 1871 « à cause des difficultés qu’amenait l’industrie houillère », il se consacre exclusivement à sa charge de bénéficiaire de Sainte-Mélanie. Roseline d’Hinnisdal l’entretient et le loge dans une vaste maison qu’elle a fait construire à son intention un peu plus loin sur la chaussée Brunehaut, sur un terrain qu’elle rachète à la fabrique de Ferfay en 1859 (Étude Lequien, Norrent-Fontes, acte de vente du 20 juillet 1859).Le prêtre vient célébrer quotidiennement une messe basse à Sainte-Mélanie, jouant un rôle fondamental dans la continuité de la mémoire familiale, priant tant pour le repos des âmes des défunts reposant dans la chapelle que pour la protection divine des vivants : « Pour moi, bonne châtelaine, toujours continuerai-je d’invoquer les bénédictions du Ciel sur les dignes époux… et sur d’autres qui vous sont aussi chers. À Dieu ne plaise que j’oublie, dans cette circonstance surtout, Monsieur le Comte, votre vénéré frère, et Madame la Comtesse et leurs petits anges. Ah ! Comme leur souvenir est toujours dans mon cœur, tous les jours ainsi je les recommande à l’autel de Sainte-Mélanie. » (Lettre de l’abbé Augustin Delforge, chapelain de Sainte-Mélanie, à Roseline d’Hinnisdal à l’occasion de la naissance d’Élie-Anne d’Hinnisdal [1876-1961], 6 mars 1876 ; AP Château de Tilloloy, non coté).Tout au long de sa vie, le chapelain entretient avec la châtelaine une relation à la fois déférente et amicale, attestée par les nombreuses lettres qu’il lui a écrites et qui sont conservées dans les archives du château de Tilloloy (AP Château de Tilloloy, non coté). Une plaque posée sur l’autel de la crypte, apposée par Roseline d’Hinnisdal, demande que le premier chapelain de Sainte-Mélanie ne soit pas oublié par son successeur au cours de la célébration quotidienne de la messe. Succèdent à Augustin Delforge l’abbé Lepoivre, puis l’abbé Abel Dumetz (décédé tragiquement le 21 août 1945) et l’abbé Gaston Garéneaux, dernier chapelain de Sainte-Mélanie.La sociabilité de la famille d’Hinnisdal célèbre la geste architecturale, tout en honorant l’amour filial et la ferveur religieuse qui ont présidé à la construction de la chapelle. Décédée à Aire-sur-la-Lys en 1866, Mademoiselle de Bardonenche demande par testament à son amie et parente Roseline d’Hinnisdal d’y faire dire chaque année une messe-anniversaire (AP Château de Regnière-Écluse, non coté). Vers 1911, la famille de Berthoult, châtelaine du village de Hauteclocque (entre Saint-Pol-sur-Ternoise et Frévent), confie en pension son jeune Jacques (1894-1916), alors âgé de dix-sept ans, auprès du chapelain Albert Lepoivre (Dénombrement de population à Ferfay, 1911 ; AD Pas-de-Calais, M3630).Soucieuse sûrement de voir perdurer son œuvre, Roseline d’Hinnisdal fait un don considérable à l’évêché d’Arras, à charge pour lui d’entretenir un chapelain afin que la messe soit célébrée chaque jour dans la chapelle. Un décret du président de la République, contresigné par le ministre de l’Instruction publique et des Cultes, autorise, le 22 mars 1873, la fondation « d’une chapelle domestique dans le parc du château de Ferfay […] pour son usage et celui des personnes de sa maison », tout en autorisant l’évêque d’Arras à accepter la donation que fait la demoiselle à la caisse de retraite pour prêtres âgés ou infirmes du diocèse (divers immeubles estimés à 85 420 francs). Il est précisé également « la jouissance tant d’une chapelle privée construite dans le parc du château d’Hinnisdal que d’une habitation pour le chapelain, à la charge de faire célébrer une messe quotidienne dans ladite chapelle, érigée en chapelle domestique par le présent décret, et de pourvoir aux besoins de cette chapelle et au traitement du chapelain » (Bulletin des Lois de la République française, décret n° 6412, Versailles, 22 mars 1873).Une relation qui se tend ensuite entre l'évêché d'Arras et la famille d'HinnisdalÀ la fin du XIXᵉ siècle, Monseigneur +Dennel, évêque d’Arras (1884-1891), décide d’aliéner les immeubles légués par Roseline d’Hinnisdal, les remplaçant par un titre de rente. Ce dernier produisant un revenu inférieur, l’évêché répercute bientôt la baisse sur l’allocation du chapelain de Ferfay. En 1892, sans doute prenant acte des difficultés relationnelles avec l’évêché d’Arras, la marquise Gaston de Lévis, née Marie-Thérèse d’Hinnisdal (1844-1934) — nièce de Roseline — obtient officiellement du pape Léon XIII un indult permettant à la famille d’Hinnisdal de faire célébrer la messe dans la chapelle Sainte-Mélanie. En 1897, lors des funérailles d’Henriette d’Hinnisdal (1874-1897), l’une des 125 victimes de l’incendie du Bazar de la Charité le 4 mai 1897, un différend éclate entre le chapelain de Sainte-Mélanie, qui souhaite chanter le service dans la chapelle, et le curé de Ferfay, qui soutient que le cercueil doit d’abord être amené à l’église paroissiale, où la messe devrait être chantée (Rodière, 1902). La tension entre la famille châtelaine et l’évêché atteint son paroxysme lors de la crise des inventaires en 1906 : « Lors des événements de 1906, vous avez fondé une action en revendication sur la non-exécution des charges. Nous avons facilité de tous nos moyens cette action. Nous avons remis le titre. Nous avons fourni les pièces que réclamaient vos conseils. Nous ne nous sommes pas défendus en justice alors que nous pouvions invoquer le « fait du prince », cause de la diminution des revenus, pour justifier la réduction de l’allocation accordée au chapelain de Ferfay. Si nous avons agi ainsi, c’est parce que nous avions la certitude qu’une loi injuste ne pouvant supprimer des droits certains et sacrés, votre honorable famille n’aurait pas voulu faire rentrer dans son patrimoine des biens qui n’ont jamais cessé d’appartenir réellement à l’Église et commettre une usurpation que frappent les censures ecclésiastiques. » (Lettre d’Ildefonse-Gustave Hervin, vicaire général du diocèse d’Arras, au comte Henri d’Hinnisdal, 29 mars 1908 ; AP Château de Regnière-Écluse, non coté). Neveu de Roseline d'Hinnisdal, le comte Henri d’Hinnisdal décide de compléter personnellement l’allocation du chapelain Albert Lepoivre. Sa fille Élie-Anne (1876-1961) poursuit cette tradition dans les années 1920 (Lettre de Bernard de Bésiade, duc d’Avaray, à la comtesse Jean de Lubersac, née Élie-Anne d’Hinnisdal, 11 juin 1926 ; AP Château de Regnière-Écluse, non coté).Dans les années qui suivent, le bénéfice de chapelain de Sainte-Mélanie disparaît définitivement, d’autant que le château des comtes d'Hinnisdal, inhabité depuis la Première Guerre mondiale, est détruit par les bombardements d’août 1944. D'importants dégâts à la fin de la Seconde Guerre mondialeSuffisamment éloignée de la ligne de front, la chapelle Sainte-Mélanie traverse sans encombre la Première Guerre mondiale. Lors de la Seconde Guerre mondiale, la présence d’un site de lancement de V1 dans le bois proche du château, achevé en juin 1944, entraîne d’importants raids aériens alliés. Le 11 août 1944, un raid détruit en partie le château, le logement du garde Cyr Boulet et quatre habitations du village. À 22 h 30, une bombe à retardement explose près de la chapelle. Le 31 août, un autre raid cible les tunnels de stockage de V1 (tunnels de Rimbert). Si le site stratégique et la voie d’accès bétonnée restent intacts, les dommages collatéraux sont lourds : le château est anéanti à 14 h 30, et le garde particulier du domaine, grièvement blessé, décède à l’hôpital de Béthune le 2 septembre (Chevalier, 2015).Quelques rares photographies d’époque, recueillies par les architectes du patrimoine Éric Barriol et Pierre-Louis Cusenier dans des albums familiaux, témoignent de l’état de la chapelle, restaurée peu après-guerre par la comtesse Élie-Anne de Lubersac, née d’Hinnisdal (1876-1961). Les charpentes sont fortement atteintes, notamment au niveau des ardoises, tandis que les vitraux sont détruits. Le clocher-porche porte de nombreux impacts et les voûtes de sa loggia sont bientôt soutenues par des étais. Les garde-corps sont délabrés et ne seront pas remplacés. La porte à deux vantaux est très abîmée. Enfin, la magnifique grille en ferronnerie qui fermait l’accès depuis la chaussée Brunehaut est perdue définitivement.Une remarquable restauration entreprise entre 2014 et 2017Vers 2013-2014, la chapelle, en très mauvais état, est cédée pour un euro symbolique par les héritiers de la famille d’Hinnisdal à la commune de Ferfay, qui en assure désormais l’entretien. L’édifice présente de nombreux désordres : pierres fracturées et érodées, couverture et zinguerie dégradées, campanile en ruine. Après le démontage du campanile et la mise hors d’eau en 2015, les travaux comprennent : Une première phase sur le clocher et le pignon de la nef, incluant la restauration des maçonneries en pierre calcaire, décors en pierre de Soignies, éléments sculptés, soubassements en grès, charpentes et couvertures, ainsi que la porte d’entrée et la cloche ; une seconde phase conditionnelle sur la nef et les ouvrages extérieurs, avec nettoyage et restauration des parements, du porche, du dallage extérieur, du mur et de la grille de clôture, ainsi que l’élargissement des chéneaux. Les pierres défectueuses sont remplacées par des calcaires de Migné-les-Lourdines et Saint-Maximin Franche Fine, les marches par de la pierre bleue de Soignies. Le beffroi est rehaussé pour améliorer la sonnerie. Longtemps perdue, la cloche est retrouvée dans le beffroi et restaurée.La restauration est menée par les architectes du patrimoine Éric Barriol et Pierre-Louis Cusenier, avec le soutien de la Fondation du Patrimoine et du Département du Pas-de-Calais. Les travaux s’achèvent en 2017 (Diagnostic et dossier des ouvrages, 2014-2017).Les défunts reposant dans la crypte (2024)La crypte abrite les dépouilles de la mère de Roseline d’Hinnisdal, la comtesse née Mélanie de Villeneuve-Tourrettes (1778-1848) ; de son père, le comte Joachim d’Hinnisdal (1779-1814) ; et de sa grand-mère maternelle Julie de Villeneuve-Vence (1757-1827).S’y trouvent aussi les restes de sa sœur Camille (1804-1858) et de son époux, le comte Ferdinand de Schulenbourg-Oeynhausen (1798-1860), ainsi que de son frère Herman (1808-1877), rejoint par Roseline à sa mort l’année suivante.Henri d’Hinnisdal (1841-1922), fils d’Herman et de Gabrielle de Bryas, repose également dans la crypte, aux côtés de son épouse, née Marie de Béthune-Sully (1848-1930), et de leurs trois filles :- Henriette (1874-1897), décédée dans l’incendie tragique du Bazar de la Charité ;- Élie-Anne (1876-1961), épouse de Félix, marquis de Lubersac, rejointe plus tard par sa fille Henriette (1907-1985), le marquis Léon d’Andigné (1901-1981) et leur fille Marie-Thérèse (1940-2002) ;- Thérèse (1878-1959), dernière descendante portant le nom d’Hinnisdal.La seconde épouse d’Herman, Victorine de Choiseul d’Aillecourt (1825-1910), repose dans la crypte avec :Leur fille Mélanie (1861-1911), son époux le comte Élie de Bésiade d’Avaray (1858-1917) et leur fils Bernard, duc d’Avaray (1884-1941) ;Leur fils Eugène (1864-1911).Note :*. "Je traversai avec lui le grand salon verdâtre. Je lui dis, tout à fait au hasard, combien je le trouvais beau. "N'est-ce pas ? me répondit-il. Il faut bien aimer quelque chose. Les boiseries sont de Bagard. Ce qui est assez gentil, voyez-vous, c'est qu'elles ont été faites pour les sièges de Beauvais et pour les consoles. Vous remarquez, elles répètent le même motif décoratif qu'eux. Il n'existait plus que deux demeures où cela soit ainsi : le Louvre et la maison de M. d'Hinnisdal." (Marcel PROUST, Le côté de Guermantes, 1920-1921)