Description historique
La première réalisation d’Adolphe Thiers (1878-1957) [ Archives Nationales, AJ52 412 Thiers, Adolphe (24 mars 1878-)-dossier personnel], architecte et ancien élève de l’École des Beaux-Arts, se trouve sur la rive gauche de Paris. En 1923, il construit 5 hôtels particuliers sur un terrain lui appartenant entre les numéros 17 à 23 rue Leconte-de-Lille dans le 16e arrondissement [Archives de Paris, VO11 1802, Permis de construire 17-23 rue Leconte de L’Isle accordés le 19 juillet 1923]. Sur les plans, datés de 1922, figurant aux permis de construire, Thiers y est mentionné comme architecte au 56 rue de Rome à Paris. L’un de ces hôtel (celui se trouvant au n°23) et appartenant à M.Desèvres dispose d’un atelier au 2ème étage [La Construction Moderne n°46, 15 novembre 1925, pl.25-28, p.78-81]. L’ensemble adopte des caractéristiques qui seront régulièrement reprises par Thiers pour ses réalisations postérieures : organisation symétrique des façades recouvertes de brique rouge, plan en U jouant des espaces ménageant des points de vue vers les bâtiments construits en milieu de parcelle, toits terrasses. La même année, l’architecte va obtenir de la Ville de Paris un terrain de 2590m2 à l’angle de l’avenue Junot et de la rue Simon Dereure qu’il lotit progressivement d’immeubles et d’hôtels particuliers destinés à des artistes et dotés d’ateliers. Très introduit dans le milieu artistique auquel il participe par de nombreux envois au Salon, Thiers est proche du sculpteur Louis-Aimé Lejeune (1884-1969), Grand Prix de Rome, avec lequel il fonde en 1924 une association,Montmartre aux Artistes (fondée et présidée par Louis Lejeune et dont le siège se trouvait à son adresse, 22 rue Simon Dereure ),souhaitant défendre le droit des artistes à pouvoir disposer d’un lieu de création et voulant maintenir à Montmartre une population qui s’exile faute de moyens [BMO,26-27 mai 1922, « Rapport de M.Victor Perrot au nom de la 1ère sous-commission, sur une proposition de sauvegarder des espaces libres à Montmartre »]. Dès le début des années 1920, face à la pression immobilière, associations et élus municipaux se mobilisent pour tenter de préserver à Montmartre des espaces réservés aux artistes et s’opposent parfois à ce sujet au Conseil Municipal. C’est en 1925 qu’il réalise une première opération pour le compte précisément de Louis-Aimé Lejeune: deux hôtels particuliers au 28 et 30 avenue Junot [Archives de Paris, VO11 1658. Dossier voirie du n°28 à la fin. Louis Lejeune est désigné comme propriétaire du terrain. L’hôtel est inscrit MH (1982/09/01). VO13 0285. Permis de construire accordé le 29 août 1925 M.Lejeune, propriétaire]. En 1928, cet hôtel n’appartient déjà plus à Louis Lejeune, mais à Mme Agnaud. . Le n°28 (aussi désigné comme 22 rue Simon Dereure) abrite l’hôtel particulier du sculpteur, un bâtiment de deux étages sans atelier mais sur le plan duquel un vaste espace au premier étage désigné comme « galerie ». Louis Lejeune possède également l’hôtel mitoyen, érigé au 30 de l’avenue Junot qu’il consacré à sa pratique. Il s’agit d’un bâtiment à un étage avec un grand atelier et également un atelier plus petit réservé aux praticiens . Sur ce même terrain, Thiers réalise au 24 et 26 avenue Junot deux hôtels particuliers dont les grandes verrières visibles depuis la rue montrent qu’ils étaient également destinés à des artistes. Devenu un personnage important de la vie "montmartroise" et ayant acquis une réelle expérience en matière de construction d’ateliers, Adolphe Thiers, qui vient d’achever la construction du Théâtre des Nouveauté et la reconstruction du Moulin Rouge, va construire en 1928 au 36 avenue Junot pour le compte de la « Société Nationale de Construction » [Archives de Paris, VO 13 285, Permis de construire accordé le 18 août 1928 à M.Leclercq, administrateur de la Société Nationale de Construction, 77 rue de Lourmel, 15e. Les plans d’A.Thiers datent de 1925], un ensemble d’ateliers logements. Sur une parcelle complexe, une trentaine d’ateliers sont répartis dans quatre bâtiments, tous orientés au Nord. Dans une sorte de préfiguration de ce que sera Montmartre aux artistes. Enfin en 1930, Adolphe Thiers acquiert un autre terrain communal au 7 avenue Junot pour y construire 10 ateliers logements. Cette vente est assortie de la condition d’une possible cession ultérieure de ces ateliers à la Ville qui souhaite en contrôler le prix . L’aventure de Montmartre aux Artistes : C’est dans ce contexte de prise de conscience des difficultés rencontrées par les artistes que le conseiller municipal Jean Varenne (1877-1927), militant de la SFIO, conseiller municipal du 18e arrondissement de Paris, membre de la Commission du Vieux Paris et fervent défenseur de la vie culturelle montmartroise va organiser le montage financier et juridique qui préside à la naissance de la Cité [Archives de Paris : 1627 W 70. Rapport au Tribunal de Première Instance de la Seine, 1937]. Sur un terrain de 5000m2 acquis par la Ville de Paris en 1921 au 189 rue Ordener pour y faire construire un groupe d’habitations à Bon Marché et communément désigné comme "le maquis de la rue Ordener", Jean Varenne va imposer son projet de Cité d’Artistes. Il expose ses intentions à l’association "Montmartre aux Artistes", avec laquelle il partage une communauté d’engagement en faveur des artistes et remporte l’adhésion de deux de ses membres les plus éminents : Adolphe Thiers et Louis-Aimé Lejeune son président [« Habitations pour artistes", L’Architecture usuelle n°202, 1925, supplément n°10, p.13 à.15]. Ceux-ci acceptent de modifier les statuts de l’association pour la transformer en société d’habitation à bon marché privée, seule condition pour pouvoir construire sur le terrain municipal de la rue Ordener. Déposés le 18 novembre 1924, ces nouveaux statuts permettent à la société désormais appelée Société anonyme immobilière « Montmartre aux artistes », d’obtenir, le 23 décembre, un prêt pour poursuivre son projet de construction sous réserve que celui-ci soit accepté par la Ville de Paris. Si la société a désormais la certitude de disposer d’un terrain cédé par la Mairie de Paris à la société pétitionnaire selon un contrat établi en 1924 [Archives de Paris, VO12 413 PC 187-193 rue Ordener], le projet est soumis à la validation de l’administration municipale et sa non-conformité avec la réglementation propre aux HBM va aboutir à de nombreux refus. Le premier intervient le 23 juin 1926, au motif que le projet présenté ne comprend que des logements dotés d’ateliers alors qu’il est attendu que ceux soient minoritaires. En novembre 1928, un nouveau projet décrit 235 logements et 45 ateliers complétement indépendants. D’après les plans, coupes et élévations, les immeubles à édifier consistent en deux bâtiments. Un en bordure immédiate de la rue Ordener et l’autre situé en arrière, comprenant trois ailes perpendiculaires au premier et reliées entre elles. Désormais conforme aux prescriptions réglementaires propres aux HBM, ce projet reçoit un avis favorable et la garantie municipale est accordée [BHDV,Procès-Verbal n°228, 31/12/1928-1/01/1929]. Un prêt de 7 954 416 francs est également consenti à "Montmartre aux Artistes", sous réserve que la société ne consente pas d’hypothèques sans l’autorisation de la Ville [BHDV,BMO 15/09/1929]. Après de nombreuses difficultés, le permis de construire (qui a été refusé plusieurs fois car les plans étaient incomplets ou insuffisants) est accordé le 28 octobre 1930 [Archives de Paris, VO12 413 PC 187-193 rue Ordener] et fait seulement état du premier bâtiment. L’objet du permis décrit la construction d’un bâtiment de 3 étages, en arrière d’un mur de clôture Ces hésitations dans la programmation et surtout un contexte de forte augmentation des coûts de la construction obligent la Ville de Paris à accorder deux prêts supplémentaires à la Société. En 1931, à deux reprises, la garantie municipale pour un emprunt de 671 800 francs puis de 5 400 000 francs à la Caisse des Dépôts et Consignations est accordée [BHDV,PV du Conseil Municipal 10 juillet 1931 et PV du Conseil Municipal 31 décembre 1931] . Les deux bâtiments sur cour, bien qu’ayant été édifiés entre 1930 et 1932, n’obtiennent un permis de construire que le 25 novembre 1933. Il spécifie « 2 constructions de 7 étages à l’intérieur de la propriété (ce permis a également été refusé plusieurs fois) .Les premiers habitants s’installent dès le mois d’avril 1932, les 3 bâtiments existent mais sont loin d’être achevés. Les artistes vont avoir une carte de sociétaire pour les loyers. C’est une sorte de certificat d’action qui leur garantit de devenir propriétaire au bout de dix ans mais cette anticipation d’achat, révélatrice d’une volonté d’engagement collectif, se révèle un échec. Immédiatement, d’importantes tensions voient le jour entre la société immobilière et les locataires et se concluent à plusieurs reprises par l’évacuation de certains occupants par la police. Le 25 juillet 1934 débute une grève des loyers dans la Cité, premier épisode d’un scandale qui éclate en 1936. Accusant depuis leur installation la Société Immobilière de ne pas respecter la réglementation sur les habitations à bon marché, les locataires vont dès lors régulièrement mobiliser la presse et alerter l’opinion publique. Un article de l’Action Française [L’Action Française Paris 29 /07/1934, p. 2] fait état d’une lettre adressée par un groupe d’artistes, au nom des 180 locataires à Louis Marin, ministre de la Santé publique. Ce courrier détaille les nombreuses irrégularités qui entourent la réalisation. En particulier, le fait que le permis de construire ait été accordé sur la base d’un plan truqué, délibérément présenté en 1928 au Conseil Municipal et à la Commission des Prêts et ne correspondant pas à la construction finalement réalisée [Archives de Paris : 1627 W 70. Rapport au Tribunal de Première Instance de la Seine, 1937. L’artifice est détaillé dans un procès-verbal du Conseil d’Administration daté du 11 juin 1928 où figure le plan truqué que la société a présenté et dans lesquels des salles communes d’une hauteur normale remplacent les ateliers prévus aux plans précédemment soumis à la commission des prêts]. En effet, les logements sans ateliers n’ont jamais existé rue Ordener et ont été imaginé uniquement pour se conformer aux normes des Habitations à Bon Marché. Entre autres choses, il particulièrement reproché à la Société de louer les logements plus cher que les barèmes prévus pour les HBM et de procéder à l’expulsion d’artistes au chômage. Plus généralement, c’est le dévoiement de l’idée initiale de Cité d’artistes, destinée à une population fragile qui est pointé du doigt. L’absence de contrôle exercé par la Ville sur cette opération, les dissimulations de la Société Immobilière débouche sur l’ouverture d’une affaire judiciaire. La Ville découvre alors que 3 bâtiments ont été construits au lieu des deux prévus et que tous les logements sont pourvus d’un atelier. Une information est lancée contre X, pour escroquerie, par la Ville de Paris [Archives de Paris : 1627 W 70. Rapport au Tribunal de Première Instance de la Seine, 1937]. Convaincue de fraude, la Société est dissoute et déclarée en faillite. Il faut attendre 1938 pour que les trois immeubles soient rachetés par la Ville [BHDV, BMO, 20/07/1938] et leur gestion, à la demande de René Berthier conseiller municipal du 18e arrondissement, confiée à l’Office Public des Habitations à Bons Marchés de la Ville de Paris (OPHBM) de la Ville [BHDV, BMO, 11/03/1938 ]. L’Office reprend la gestion d’immeubles inachevés, de cours boueuses, d’ateliers sans confort, au chauffage déficient. Un crédit global de 750 000 francs est accordé par la Ville pour effectuer des travaux qui seront interrompus pendant la guerre et reprendront ensuite [BHDV, BMO 7/09/1938, Délibération du 11 juillet 1936 décidant l’ouverture d’un crédit provisionnel pour travaux de mise en état d’habitabilité de l’immeuble]. L'entretien de la Cité " Montmartre aux Artistes" relève aujourd'hui du premier bailleur de la Ville de Paris, désigné depuis 2008 sous le nom de Paris Habitat-OPH et l'admission des artistes, qui doivent être inscrits à la Maison des Artistes, dépend d'une commission dans laquelle siège la Ville et la Direction des Affaires Culturelles d'Ile-de-France (DRAC).