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Texte d'accompagnement (Hélène Crouzillat et Laetitia Tura, à partir d’entretiens menés entre 2007 et 2012)
REFOULEMENT II / LE PETIT LAYOUN
Quand on te jette, on te jette à partir de 19 heures. On te dépose à Maghnia.
Là-bas, tu vois les lumières de l’Algérie. Tu marches.
Tu marches à partir de 23 heures jusqu’à 6 heures du matin. Tu croises des chiens, tu marches sans chaussure.
Tu arrives à la fac d’Oujda.
Le lendemain, après avoir fait toute cette nuit de marche, tu manges un peu. Comme tu ne peux pas rester à Oujda et que tu n’as pas d’argent, t’es obligé de repartir, pour pouvoir voir les rails.
Tu as 30 kilomètres à faire d’Oujda aux rails. Tu vas reprendre le rail à zéro.
Les Marocains t’attaquent sur la route. Pour uniquement voir si t’as un portable ou de l’argent dans la bouche. On te fouille. Si dans le groupe, vous n’avez pas d’argent, vous avez des pro- blèmes. On peut vous tracer sur le dos comme ça.
Tu n’as pas à manger. Et tu vas dormir sous le pont. Quand le train cargo arrive, il faut attaquer. Si tu rates le train, tu vas marcher des jours.
A 20 kilomètres de Naïma, tu trouves le Petit Layoun.
Le Petit Layoun, tu restes là-bas. Derrière la gare.
Tu demandes à manger aux passants. Ceux-là mêmes qui t’ont donné à manger, ils préviennent les clochards marocains pour venir t’attaquer.
Il y en a qui sont de bonne moralité, mais pour qu’on ne sache pas que c’est eux qui te donnent à manger, ils te jettent la nourriture comme à un chien. Là, tu n’es pas lavé, hein.
Quand tu arrives à choquer le train, tu montes. Taourirt, Guercif... jusqu’à Fès.
A Fès, tu dois emprunter le car qui te ramène à Rabat.
Tout ça, c’est une gymnastique. Si tu ne connais pas, tu peux prendre un mois.
Le généraL, avriL 2009, rabat
POINTS DE FRAPPE
Imaginez-nous en brousse à des heures tardives,
en train de nous faufiler entre les arbustes, sur la caillasse, parce qu’il faut chercher un coin, arranger le matériel,
le déposer afin de traverser de l’autre côté.
Il y a la garde qui est là. Les militaires sont à tout moment en train de passer les torches... Il faut les éviter, c’est un combat.
La première fois, il a fallu que je paie 100 euros pour qu’un mec m’emmène en brousse, et me fasse découvrir tous ces coins-là.
Quand nous sommes arrivés, il m’a doigté à distance et il m’a dit :
« voilà comment cela se passe. » Il m’a transmis ses connaissances.
Ce que j’ai appris, je l’ai mis en pratique. C’est ce qui m’a permis d’apporter mes idées pour les nouveaux.
Je suis un peu comme un meneur d’hommes dans ces affaires de convois.
Avec mes connaissances, mon ancienneté sur le terrain,
tous ceux qui arrivent nouvellement au Maroc, qui veulent faire un convoi, qui veulent partir, tenter leur chance, ils peuvent me contacter. J’organise, j’ai les contacts. Je fais passer.
Ils ne savent pas le matériel qu’il faut. Ils n’ont aucune idée.
Moi, je me porte garant. Je leur dis : « C’est simple, apportez le maté-
riel. » Je les amène en brousse, je leur montre comment on repère, je leur ex- plique comment on procède et je tente ma chance avec eux.
Castiago, ça reste un chemin où cela passe quand même com- parativement aux autres secteurs qui sont déjà gâtés.
Pour moi, ce n’est pas un business. Pour moi, ce n’est pas un gagne-pain. Moi, je rends juste service comme ça.
Ça passe, c’est bon. Ça ne passe pas, on redescend sur Oujda. Quand on re- monte sur Rabat, on recommence à zéro. D’autres me demandent juste de les accompagner en brousse, que je leur montre des points de frappe.
Point de frappe, dans notre jargon, c’est l’endroit où l’on parvient à déposer notre matériel. Demain, on peut perdre notre point de frappe parce que les gars ont mal géré l’endroit. Une fois perdu, il faut en trouver un autre.
Nous sommes appelés à chercher parfois des mois et des mois en brousse
des petits passages comme ça. Un endroit comme celui-là, c’est tel- lement stratégique qu’on aimerait le préserver jalousement.
Ce passage-là, nous l’appelons notre patrimoine.
Pat, Rabat, 2010